pelloche

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jeudi 25 mai 2017

Thunes Hell: Tunnel, de Jee-Woon Kim

Avant de commencer, je vous dois juste un petit mot parce que ma production blogguistique a sévèrement freiné ces derniers temps. Je dois bien l'avouer, j'ai beaucoup moins de temps à consacrer à ce blog et malheureusement, à la lecture des autres blogs aussi et je dois me rendre à l'évidence: ma présence sur la toile va se faire encore plus discrète qu'auparavant. Face à ce problème de temps je me trouvais face à trois solutions:
1. Arrêter. J'avoue que l'idée m'a quand même plutôt attirée, parce que je fais partie de ces gens qui envoie valdinguer facilement les choses qui commencent à devenir pénibles. Et il est vrai que me mettre à mon ordi ces derniers temps pour écrire, alors que j'avais pas mal d'autres choses sur le feu m'a plutôt semblé une corvée. Mais je ne suis jamais à l'abri d'un coup de coeur que j'aurais envie de partager, et me retrouver sans cette possibilité me semblait un peu frustrante. Donc pour l'instant, je ne jette pas encore l'éponge, mais je me garde toujours une porte de sortie pour le jour où j'aurai envie de tirer ma révérence.
2. Faire des articles plus courts. Je sais, c'est à la fois ma qualité et mon défaut: je ne sais pas faire court, léger, casual. J'ai besoin de tartiner, d'aller fouiller, d'explorer. Donc ça, c'était sûr, je ne pouvais pas m'y soustraire. Je préfère passer 4 à 5 heures sur un papier une fois tous les 2 mois que 15 minutes toutes les semaines. Je n'y prendrais même pas de plaisir. Donc expédier un film en 3 paragraphes, c'est pas Girlie Cinéphilie, et je veux surtout pas que ça le devienne.
3. Revoir mes priorités. Pourquoi ce blog? Qu'est-ce que ce je veux partager? Qu'est-ce que ça m'apporte? Moins de temps libre, ça veut dire moins de temps pour voir des films et aussi moins de temps pour écrire dessus. Ma résolution est donc la suivante: je vais devoir me concentrer sur ce qui me fait vraiment de l'effet. Je n'écrirais plus d'articles sur des films qui m'intéressent moyennement, je n'écrirais plus sur ce qui me fait dire "Meh", je n'écrirais plus quand je n'aurais plus d'angle d'attaque sur un film, ou que, tout simplement, le film ne m'inspirera pas. Tout comme je vais devoir mieux choisir les films que je vais aller voir, je ne vais plus écrire qu'au coup de coeur, au coup de gueule ou au coup de latte. Ce qui veut dire moins de billets, moins de films, moins de présence, mais un plaisir à peu près intact (pour moi en tous cas).



Donc voilà, aujourd'hui, c'est coup de coeur pour un film coréen de Kim Seong-Hoon qui est à la frontière entre le film catastrophe, le mélo et le thriller politique: Tunnel.
Le pitch de Tunnel est on ne peut plus simple, et expédié dès les premières minutes du film. Alors qu'il rentre chez lui après une journée de travail et qu'il s'apprête à fêter l'anniversaire de sa petite fille avec un beau gâteau, Ha Jeong Hoo, commercial automobile se retrouve coincé sous un tunnel qui s'effondre sur lui. Il va devoir survivre en attendant les secours.

Alors, déjà, nous sommes bien dans un film coréen. Pour moi, ce qui fait la force de ce cinéma aujourd'hui, c'est qu'il est le seul (avec peut-être le cinéma indien, mais de manière complètement différente et parfois avec des résultats moins digestes) à réussir un mélange des genres détonnant et pourtant extraordinairement équilibré. Si je me réfère aux films coréens vus l'an dernier, c'est édifiant:
_ The Strangers, un film d'horreur métaphysique avec des scènes de comédie qui parvient à filer la grosse chocotte tout en interrogeant notre idée du mal et en déclenchant d'inquiétants éclats de rire,
- The man on high heels, un film noir transgenre et mélancolique, où des scènes de gunfight côtoient des scènes de mélo adolescents, de l'ultra-violence et de la transformation pretty womanesque,
- Dernier train pour Busan, un film de zombies mélodramatique et politique, un chef d'oeuvre de suspens et d'émotion.
Difficile de trouver d'autres cinématographies qui, à l'heure actuelle, peuvent se targuer d'aligner ainsi des films aussi originaux (pour ne pas dire chtarbés) qu'efficaces et étonnamment cohérents.



Tunnel ne déroge pas à cette règle du mélange des genres décapants. On est dans un film catastrophe, un survival horrifique, un mélo tragique et un brûlot politique tout à la fois. Et surtout, tout ça fonctionne à merveille et s'équilibre formidablement.

D'un côté, le film catastrophe fonctionne hyper bien. C'est même à mon avis un modèle d'écriture. Tout démarre très rapidement. En moins de cinq minutes, on entre dans l'horreur de la catastrophe: le héros s'engouffre dans le tunnel, on entends quelques craquements menaçants et boum, dans une séquence incroyablement efficace, le tunnel et tout ce qu'il y a dessus s'écroule sur lui. Voilà, tout est posé et on se demande bien comment on va réussir à développer tout un film sur un mec coincé dans une bagnole, avec deux petites bouteilles d'eau, un gâteau d'anniversaire et un téléphone, et qui n'a pas d'autres choix qu'attendre qu'on vienne le sortir de là.



Pour moi, le scénario de Tunnel est la parfaite illustration que l'inventivité s'épanouit superbement dans la contrainte. Quand on a une liberté totale, il est facile de se disperser et de vouloir partir sur plusieurs fils narratifs en même temps sans jamais tous les mener à bien (je ne vous rappellerai pas mes déconvenues avec, par exemple, Captain Fantastic). Mais quand on a l'audace de partir sur un horizon déjà bouché, des contraintes physique importantes et coincer ses personnages disons, dans un train ou un tunnel, il ne vous reste plus qu'une chose à faire: exploiter votre filon à fond. Et c'est là qu'on trouve de véritables pépites de créativité. 
Ici, tout comme pour son héros, le scénario s'amuse à sans cesse bloquer les issues, et à mener le spectateur à se ronger les cuticules en se demandant bien comment on va pouvoir nous sortir de cette impasse. Sans cesse, on pousse le bouchon un peu plus loin, et on augmente les conflits, alors qu'on croyait qu'on avait déjà mis l'ampli sur 11. C'est incroyablement prenant et ça joue avec vos émotions comme aux osselets (et je parle même pas de l'effet que ça peut faire à des gens, qui comme moi, ont des petits problèmes de claustrophobie et se croient dans The Descent  dès qu'il n'arrivent pas à débloquer le loquet des toilettes du premier coup).



En ce qui concerne les émotions, d'ailleurs, la manière dont le mélo s'inscrit dans l'action est une nouvelle fois désarmante. Autour de Jung-Su, nous suivons le parcours deux autres personnages importants, dont les conflits ne semblent pas plus simples que le héros qui lutte pourtant pour sa survie. D'un côté il y a le chef de l'équipe de sauveteur, Dae Kyoung, qui doit imposer des travaux de grandes envergures pour sauver la vie d'un homme qui n'est pas assurée, se battre contre une bureaucratie plus intéressée par l'appât du gain et des média, mais aussi payer de sa personne. De l'autre, la femme de Jung-Su, Se-Hyun, qui doit affronter sa peur, le lourd regard d'une nation et les interrogations de sa fillette. Il y a dans les choix de chaque personnages des dilemmes à dimension véritablement tragique, et je dois bien avouer que j'ai dû échapper, çà et là, quelques larmes.

Enfin, mine de rien, Tunnel est une sacré charge politique. Tout le monde en prend pour son grade. Le sensationnalisme des média, qui n'est pas sans rappeler le mythique Gouffre aux chimères de Billy Wilder (si vous ne l'avez pas vu, foncez, c'est un chef d'oeuvre trop souvent oublié du maître du cinéma hollywoodien). Il y a quelque chose de révoltant dans l'intrusion des journalistes qui n'hésitent pas à mettre en jeu la vie du captifs pour quelques minutes d'audimat, et à s'en désintéresser lorsque l'histoire a assez duré. 



L'opportunisme politique: Madame le premier ministre, qui ne se déplace que quand les caméras sont là, qui balance des gros discours larmoyants, agit dans l'ombre contre l'opération de sauvetage trop coûteuse et vient récolter les lauriers à chaque avancée significative, c'est un personnage qui fallait oser, notamment dans un pays où on exige régulièrement une certaine déférence à l'Etat.
Mais surtout, comme on l'avait déjà vu avec Dernier train pour Busan, avec lequel Tunnel partage décidément de nombreux points communs, le grand méchant du film, c'est l'appât du gain. Ce sont les grosses entreprises de bâtiment et les pouvoirs publics qui radinent sur la sécurité, qui enlèvent un ventilo par ci, un boulon par là, une structure dans le coin, parce que bon, ça se verra pas. C'est les mecs qui crèvent à cause de machines merdiques mais dont on imputera la mort au projet sur lequel ils travaillent plutôt qu'aux fonds qu'on a décidé de leur allouer. C'est un autre tunnel tout aussi pourri qu'il faut absolument mettre en chantier, parce que le temps, c'est de l'argent, et que la vie d'un mec qui est peut être déjà un cadavre importe moins que des gros sous qui ne tombent pas dans les escarcelles. Ce tunnel, c'est bien le thunes hell. Mais la réponse finale du film, si elle ne nous avance pas à grand chose, reste d'une force libératrice intense et formidablement irrévérencieuse. Un joli doigt levé contre les horizons bouchés.



samedi 29 avril 2017

Le ciné-club de Potzina: Films costumés: In the mood for love




Ce mois-ci, c'est le blog Costumes de film qui est en charge du ciné-club. Romy a donc choisi un thème proche de son sujet deprédilection: les films en costumes. En petite couturière et tricoteuse que je suis, les costumes sont souvent un point auquel je porte pas mal d'attention, et les films sont également une dose d'inspiration non négligeables pour ma garde-robe. Et en matière de costumes, j'ai de nombreuses passions cinéphiliques: l'immense classe d'Edith Head (qui a signé les plus belles robes du cinéma hollywoodien), la géométrie et la couleur des tenues sixties d'Agnès B., de Courrèges et de Rudi Gernreich, la magnificence des parures du cinéma chinois se passant sous la dynastie Qing.

Pourtant, quand il a fallu choisir un film en rapport avec ce thème, je n'ai pas eu une once d'hésitation. Parce qu'il existe une film qui, en plus d'être un des plus beaux films qui aient jamais été réalisés, comporte aussi la garde-robe la plus enviable du monde: In the mood for love.




J'ai déjà à plusieurs reprises déclaré mon amour indéfectible pour ce film, et il était vraiment temps qu'il ait droit à son billet à lui tout seul.


Il est des films comme des gens La famille avec qui l'on grandit et à laquelle on reviendra toujours, les amis fidèles avec qui l'on se retrouve régulièrement, les copains d'une période, qu'on voit intensément pendant un temps, puis qui disparaissent, les flirts et les coups d'un soir, avec qui on a passé un bon moment, mais qu'on n'a pas forcément très envie de revoir, ceux qu'on peut pas saquer après qu'il nous aient ruiné une soirée, ceux qu'on ne sent pas et qu'on évite sans même les connaître, les premiers émois qu'on oubliera jamais. Et puis il y a le grand amour.

Je l'avais déjà écrit ici: Wong Kar Wai et In the mood for love, c'est mon grand amour. Le plus beau, le plus romantique, le plus tragique. C'est celui qui bouleverse tout sur son passage, qui vous transforme, et dont on ne se remet jamais vraiment. Celui qui s'en va avec une partie de vous dont on ne regrettera jamais le sacrifice.

Tout d'abord parce qu'In the mood for love est pour moi la plus belle histoire d'amour que j'ai vue au cinéma, mais aussi la plus mélancolique. Une histoire où le temps et le hasard prennent toute leur dimension comme dans la vraie vie: où les coïncidences et les actes manqués rapprochent puis éloignent les amants et se jouent de leur destin.



Et cet amour, il n'a l'air de rien comme ça, il a presque l'air froid. En effet, les rapports de M. Chow (le toujours sublime Tony Leung) et Mme Chan (Maggie Cheung, tout simplement parfaite, au somment de son art), voisins mariés à des conjoints de plus en plus distants, semblent bien policés et tout simplement cordiaux. Rapprochés par leur solitude et leur goût pour la littérature, on n'a pas tout de suite l'impression de voir une passion naître. Mais dans le frôlement des corps qui se croisent, dans l'abandon d'une tête sur une épaule, dans la fumée d'une cigarette, le désir interdit est tangible, et bouleversant.

Avec ce film, Wong Kar Wai réalise son chef d'oeuvre, une splendeur impressionniste où l'émotion s'installe par petite touches, lentement mais sûrement, durablement. Tout comme d'un premier grand amour, je ne me suis jamais remise de ce film. Je me souviens très bien en être sortie émerveillée par la beauté visuelle, sonore et scénaristique, mais pour une fois sans les yeux bouffis. Mais c'était compter sans le deuxième effet Kar Wai. Quelques heures après l'émerveillement passé, la profonde mélancolie de l'histoire m'a renversée, et je me suis retrouvée en sanglots, incapable d'accepter l'idée que M. Chow et Mme Chan n'aient effectivement fait que se croiser entre leur foyer et le vendeur de nouilles. Encore aujourd'hui, après les années passées et les nombreuses visions, je ne peux simplement y penser sans être authentiquement émue.



Mais cette histoire ne serait rien sans l'absolue perfection de tout le reste. La réalisation de Wong Kar Wai au sommet de son style, utilisant le rapport temporel à l'image, les ralentis, les répétitions, les montages alternés comme un véritable discours sur l'amour et ce qu'y produit le temps. La photographie de Christopher Doyle et Mark Lee Pee-Bing en font une des oeuvres visuelles les plus fortes de ces dernières décennies. Tony Leung et Maggie Cheung sont magistraux, arrivant à incarner subtilement la tempête intérieure cachée sous des dehors très stoïques. La bande-son est parfaitement choisi, au point où il n'est plus possible d'entendre Nat King Cole sans penser à ce film.

Et puis parce qu'on est là pour en parler, il y a les costumes. Ceux de Tony Leung sont déjà absolument classes. Mais les robes de Maggie Cheung... Gros coeurs à la place des yeux.

Elles sont pratiquement toutes basées sur le même patron (Mme Chan a bien compris un truc; quand tu as trouvé la robe parfaite, change juste les tissus!): une robe fourreau à col montant assez prêt du corps, à la fois sexy en diable et d'une rigueur maîtrisée. Et je rêve toutes de les avoir dans mon placard (mon anniversaire, c'est le mois prochain, je dis ça, je dis rien).



Si vous ne connaissez pas le ciné-club de Potzina, je vous rappelle un peu le principe: à la base créée par la blogueuse Potzina, il a pour but de partager des chroniques ciné sur un thème donné chaque mois, et de découvrir ainsi un max de bons films. Tous les mois, un blogueur ciné participant propose un thème et répertorie tous les articles des bloggueurs participants. Pas de pression, aucune obligation de participer tous les mois, juste une envie de se stimuler les uns les autres. Si vous avez envie de participer, n'hésitez pas à nous retrouver sur notre page facebook.







lundi 17 avril 2017

Dyke hard: tröm'arc en ciel

 
Les éditions Outplay m'ont fait le grand plaisir de me faire parvenir le DVD d'un film sur lequel je lorgnais dès l'annonce de sa sortie, à la simple vue de sa sémillante jacquette, le film suédois et hautement barré Dyke Hard.

En effet, difficile de résister à une telle avalanche de "mauvais" goût d'excellente facture: du glam rock avec perruques et spandex fleurant bon les souvenirs émus de Jem et les hologrammes, des arts martiaux, des couleurs qui flashent, une typo so 86 et un titre-jeu digne des meilleures productions Troma. En bonne amatrice de ces dernières productions, de John Waters et de cinéma queer survolté, quelque chose me disait que ce film allait me plaire.


Dyke Hard, c'est l'histoire d'un groupe de rock féminin déclinant qui veut retrouver les chemins de la gloire et, pour cela, participe à un concours. Mais les embûches sont nombreuses, entre une maison hantée, un étrange complot et une effroyable ancienne chanteuse en mode Terminator. Même le pitch super foutraque n'était qu'une promesse de délicieux divertissement.

Outplay ne s'était pas trompé: j'étais bien la cible idéale de ce film de Bitte Andersson.

D'abord parce que Dyke Hard est un film Z revendiqué, qui porte haut son étendard coloré de film queer et fauché. C'est avant tout le film avant tout le film d'une communauté suédoise qui a décidé de s'amuser, malgré les tout petits moyens, et qui nous fait partager son plaisir. En effet, tout a commencé par une annonce posée par la réalisatrice dans une librairie, recrutant des volontaires pour réaliser un film à petit budget, comme un projet culturel pour rassembler la communauté locale. Ce film est donc le fruit du travail de nombreux non-professionnels et le fait d'assumer complètement le manque de moyen pour s'ancrer résolument dans le Z fait preuve d'un excellent choix de positionnement de la part de la réalisatrice.



Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si ce choix s'est porté sur un film de genre foutraque: Bitte Andersson vient d'un univers que les zinéphiles connaissent bien, puisqu'elle a travaillé dans les studios du Xanadu du Z, Troma.

Les studios Troma sont responsables de films de genre, souvent fantastiques, aux budgets aussi serrés que les combis en skaï de ScarJo et à la distinction qui donnerait des crises cardiaques à Cristina Cordulla: Toxic Avenger, Tromeo et Juliette, Cannibal The Musical. Au programme, des effets spéciaux en mode DIY, des acteurs au talent contestable, des scénarii à la waneguène (comment ça, ça se dit plus, waneguène?), et beaucoup, beaucoup de fun.

Dyke Hard ne renie rien de cet héritage et utilise les mêmes recettes de Gloubiboulga follement jouissive: du glam-rock, du film de prison, de la comédie musicale, du teen-movie, des fantômes, de la SF, du taekwondo, de l'amitié et de l'amour. c'est foutraque, ça va n'importe où, n'importe comment, ça joue comme ça peut mais c'est du fun en barre. Tout le monde donne l'impression de s'éclater comme des fous et c'est terriblement communicatif.



L'autre influence qui me semble planer sur ce film, c'est celle de notre bien-aimé John Waters. Le même vision de la sexualité débridée et décomplexée que le moustachu, la même drôlerie régressive, le même goût du mauvais goût, la même façon de l'ériger au rang d'art, le même amour des personnages hauts en couleur, la même joie visible à l'écran.

Alors oui, Dyke hard, parce que c'est un film communautaire, a quelque longueurs tout à fait compréhensibles: quand des gens acceptent de participer bénévolement, voire à aider à financer un tel projet, c'est difficile de couper la scène où ils apparaissent, donc cela reste à mon sens relativement acceptable.



D'autant que malgré quelques côtés "Amateur" et le petit budget, il y a quelques morceaux de bravoure qui me donnent bien envie de suivre ce que va faire Bitte Anderssen par la suite: des effets visuels numériques tout à fait honorables, du SFX DIY d'excellente facture, et de l'audace de mise en scène par moment qu'on attendait pas forcément dans un tel film.

Aucune raison donc de bouder son plaisir devant ce film ludingue (ludique et dingue, j'ai décidé que ce mot existait) dont la seule ambition est de nous faire partager le plaisir pris à le faire. En ce qui me concerne, l'objectif est atteint.










dimanche 26 mars 2017

Le ciné-club de Potzina: Metropolis, rétrofutur en action



Ce mois-ci, Bangarang Daily a proposé un thème pour le cinéclub qui ne pouvait que me faire plaisir: le cinéma d'animation japonais. Déjà, parce que la japanimation, comme beaucoup de gens de ma génération bercés au Club Dorothée, je suis tombée dedans quand j'étais petite, mais aussi parce que l'animation japonaise a fourni un nombre impressionnant de films passionnants dans des registres très variés, de la science-fiction au biopic en passant par le mélo, le conte fantastique ou la comédie romantique. Elle a également permis de révéler de grands auteur de cinéma: Miyazaki, Otomo, Tezuka, Takahata ou Oshii.

Le film que j'ai choisi est Metropolis, de Rintaro. Metropolis, c'est un peu le fantasme ultime de l'amateur d'animé et de science-fiction, le rêve éveillé du geek, parce qu'il n'est fait que des meilleurs ingrédients.



Bien évidemment, c'est d'abord le remake inspiré d'un des meilleurs (si ce n'est le meilleur) film de science-fiction de l'histoire du cinéma: le Metropolis de Fritz Lang. On retrouve l'histoire principale issue du roman de Thea Von Arbou: une ville futuriste à l'organisation verticale aussi bien sociale qu'architecturale qui écrase les ouvriers dans ses bas fonds et porte les élites au firmament, dominée par une immense tour, le Ziggurat, cousine technologique de la Tour de Babel. Au sommet de cette tour, un industriel milliardaire qui ne se remet pas de la perte de sa fille et qui va vouloir lui donner l'immortalité sous les traits d'un robot humanoïde, avec l'aide d'un savant plus ou moins bien attentionné. Cette femme-robot est, telle Pandore, la première femme, l'être le plus innocent mais aussi le plus dangereux qui ait été créé.

Metropolis s'inspire donc de ce chef d'oeuvre aussi bien au niveau scénaristique que visuel. On retrouve bien l'esthétique art nouveau du film, les décors imposants mais aussi des formes filmiques issues du cinéma expressionniste, des plans avec des caches pour mettre en avant des éléments et une scène de transformation qui utilise le même procédé de superpositions d'images (en même temps, bandes de petits malins, vous pourriez me rétorquer que le cinéma d'animation est basée sur des superpositions d'images et vous auriez bien raison). Pour tous les amateurs de l'original, c'est donc un vrai cadeau.

Comparaison du blog The film Connoisseur


Mais si vous êtes fan de japanimation et en particulier de SF, là, on touche la crème de la crème à se demander comment ce film n'ai pas réussi à faire un carton vu le générique de rêve qu'il proposait.

A la réalisation, Rintaro, formé chez Tezuka, qui n'est rien moins que le réalisateur des séries TV cultes Galaxy express 1999 et Albator, le corsaire de l'espace, qui depuis longtemps fait preuve d'une véritable expertise en science fiction.

Derrière le scénario, rien moins que 2 immenses maîtres. D'abord parce qu'on est ici face à l'adaptation animée de la bande-dessinée du même nom d'un monstre du manga, Osamu Tezuka. Tezuka, c'est le Walt Disney du Japon des années 60 aux années 80. Il a notamment créé 2 héros mythiques: Astroboy et le Roi Leo. On reconnait là son style graphique plein de mignonnerie, avec des personnages aux yeux immenses et au petit nez rond, solidement ancrés à la terre sur leurs gros pieds. Le jeune héros est par exemple le portrait craché du petit robot Astro et on s'attend à le voir décoller sur ses jambes-fusées d'une minute à l'autre. Rintaro avait commencé sa carrière dans les studios de Tezuka. C'était donc bien l'héritier idéal pour mettre en avant les images de son Sensei.



Enfin, l'autre grand nom du générique, aux manettes du scénario, ce n'est rien moins que Katsuhiro Otomo. Oui, le papa d'Akira himself. Pouvait-on trouver mieux pour compléter ce trio cultissime? En même temps, rien d'étonnant à ce qu'il s'intéresse à une telle histoire: une figure de l'innocence qui se révèle être une arme fatale? Une mega-cité au bord de la révolte? Le trauma d'une menace atomique? Ça vous rappelle quelque chose? Comme un petit garçon victime de dangereuses expériences scientifiques? Et oui, il y a entre cette version de Metropolis et Akira un vrai lien de parenté et on sent bien qu'Otomo a trouvé là le matériau idéal pour développer ses obsessions.



Le résultat est un film passionnant où ces différents talents se conjuguent de manière détonante et créent un véritable monstre cinématographique. La noirceur profonde du scénario d'Otomo contraste foncièrement avec l'esthétique enfantine et adorable de Tezuka, développant une atmosphère où une violence apocalyptique semble surgir soudainement dans un monde de dessins animés pour enfants, où une architecture totalitaire en images de synthèse exerce son pouvoir sur des hommes et machines en celluloïd plein d'une mignonne bonhommie. Ce contraste, qui fait pour moi la grande force du film, est peut être la raison pour laquelle ce film a eu si peu de retentissement par chez nous, les gens le prenant par erreur pour un film pour enfants, alors qu'il est bien destiné avant tout à des adultes, il a bien eu du mal à trouver son public.



C'est d'autant plus dommage que Metropolis est une véritable réussite sur tous les plans: c'est un film au message social fort, qui s'interroge sur les statuts de l'homme et de la machine, ainsi que du pouvoir. C'est aussi un film très émouvant, une fresque incroyable. C'est aussi un grand film de cinéma, formidablement réalisé, accompagné de la musique entêtante de Toshiyuki Honda. Et on y trouve une des plus belles scènes de climax au son de la superbe chanson de Ray Charles, I can't stop loving you.

Et un remake d'un chef d'oeuvre qui parvient non seulement à être presque à la hauteur de son prédécesseur tout en parvenant à en faire quelque chose de différent, c'est bien assez rare pour se priver de voir ce petit bijou.


Si vous ne connaissez pas le ciné-club de Potzina, je vous rappelle un peu le principe: à la base créée par la blogueuse Potzina, il a pour but de partager des chroniques ciné sur un thème donné chaque mois, et de découvrir ainsi un max de bons films. Tous les mois, un blogueur ciné participant propose un thème et répertorie tous les articles des bloggueurs participants. Pas de pression, aucune obligation de participer tous les mois, juste une envie de se stimuler les uns les autres. Si vous avez envie de participer, n'hésitez pas à nous retrouver sur notre page facebook.


dimanche 19 mars 2017

Loving: what's in a name?



Je ne résiste jamais à une belle histoire d'amour, encore moins à une belle histoire d'amour au carré, soit un beau film film sur une belle histoire d'amour. Parfois, rien n'est plus vibrant qu'un bon vieux mélodrame, un qui, contre toute résistance, fait jaillir les larmes, un qui vous accompagne après la séance, et vous fait tomber amoureux de l'amour. Y'a pas loin d'un an, c'était Carol de Todd Haynes qui me piquait les yeux. Cette année, c'est le magnifique Loving de Jeff Nichols.

Mildred Jetter va avoir un enfant de son petit ami, Richard Perry Loving. Il la demande en mariage. Tout cela devrait se poursuivre par "ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants". Sauf que Meldred est noire, Richard est blanc, on est en 1958 et en Virginie. Et comme on le voit encore aujourd'hui, il y a toujours des gens bien intentionnés pour décider à votre place de la légitimité de votre union.

J'ai finalement assez peu de choses à dire sur Loving. Pas qu'il ne soit pas intéressant, loin de là, mais plutôt parce qu'il est d'une telle simplicité, d'une telle évidence, d'une telle frontalité et immédiateté qu'il semble échapper à l'analyse pour se placer sur un terrain résolument émotionnel. C'est un film que j'ai reçu directement au coeur, et il m'a été très difficile de prendre du recul face à lui.



Parce que dès les premières images, ces bien-nommés Loving, je les ai aimés. Une scène toute bête, toute simple, mais d'une telle force réaliste que c'en est dévastateur. La nuit, on est en plan rapprochés (comme souvent dans le film), on laisse le temps aux personnages de s'exprimer, parce que ça ne sort pas tout seul, parce que parler des sujets importants, ça n'est pas facile. Et cette jeune femme, timidement, avec l'incertitude de toutes les jeunes femmes qui doivent annoncer une telle nouvelle à leur compagnon, avec la crainte de le voir se mettre en colère ou de le perdre, les yeux qui hésitent entre le sol et le visage face à elle, dit à son amant qu'elle est enceinte. Il suffit de cela pour qu'avec elle, on scrute le visage impassible de son partenaire, qu'on sente tout le poids de l'attente de sa réponse, qu'on appréhende avec elle sa réaction qui tarde tellement à venir. Et lorsque ses lèvres jusqu'alors immobiles se retroussent en un léger sourire et qu'il répond tout simplement "C'est bien", c'est un un vrai soulagement et je crois que c'est là que j'ai écrasé ma première larme (la première d'une longue série). C'était tellement authentique, direct! Une intimité filmée avec tant de respect, d'élégance, à la bonne distance. Dès lors, j'ai mis la machine à analyse sur pause, et je me suis laissée emportée.

C'est déjà dans cette distance à la fois respectueuse et très intimiste que Jeff Nichols réalise tout de suite un beau film. Parce qu'il ne la quitte jamais. On reste toujours au plus près de ces deux personnages, mais sans que cela ne devienne jamais intrusif. Il y a de nombreux écueils dans lesquels Loving aurait pu tomber: en faire un film de procès retentissant et militant, en faire un mélodrame misérabiliste, en faire un Roméo et Juliette revisité, en faire un film bavard qui oublierait le principal: la relation entre les deux personnages. Jeff Nichols les évite tous. avec brio, sachant se recentrer constamment sur le couple et les liens qui le soude.



Bien évidemment, Nichols continue de filmer de manière à la fois classique et onirique un sud qu'il avait déjà su magnifier avec le très beau Mud. Il parvient aussi à instiller dans le récit une atmosphère lourde de menaces sourdes, qu'on ne sait pas bien identifier, mais que l'on ressent constamment planer au-dessus des Loving, alors même que l'on sait que l'issue sera positive. La seule chose que je pourrais reprocher à cette réalisation, c'est l'utilisation trop systématique de musique, qui montre peut-être un manque de confiance en la force émotionnelle du film. Vraiment, pour moi, elle n'était, la plupart du temps, vraiment pas nécessaire.

L'autre belle réussite de l'écriture, c'est celle des personnages. Jeff Nichols n'essaie pas de faire des Loving des héros, mais c'est ainsi qu'ils le deviennent. Les Loving ne sont pas des figures politiques, des porte-bannière, des revendicateurs. Ce sont simplement deux amoureux contraints à se cacher et à devoir se battre pour le simple droit de vivre ensemble, chez eux, et d'élever leurs enfants dans les conditions qui leur semblent les plus justes. Surtout, les Loving sont de grands personnages du cinéma parce qu'ils correspondent exactement à sa grande devise: "show, don't tell". Et ils sont écrits de manière si pointilliste que même le "show" est laissé à l'observation attentive du spectateur. Toujours grâce à cette distance juste qu'a trouvé Jeff Nichols, on apprend à connaître Mildred et Richard tout au long du film, par leurs réactions, leurs gestes, leurs actions. Mais la grande intelligence de Nichols est de ne pas tout nous donner. A la fin du film, il reste des interrogations sur les personnages, des choses que l'on ne sait pas, de belles lacunes qui en font plus que des personnages, qui en font de véritables personnes.



Moi qui ai un goût tout à fait modéré des biopics, j'ai trouvé que ce sanctuaire laissé au personnage, cette façon d'accepter que tout n'a pas à être expliqué, démontré, était une exceptionnelle marque de respect aux vrais Loving, tout comme le photographe de Life que joue Michael Shannon dans le film parvient à capter leur intimité sans s'y immiscer. Et là, on peut dire que ça y est, j'ai enfin aimé un biopic (et ceux qui me connaissent savent que c'était loin d'être gagné).



Quant aux dialogues, ils correspondent tout à fait aux personnages, qui ne sont pas des gens qui cherchent à maîtriser une communication orale, et qui ont une économie de parole efficace et incroyablement puissante, en particulier Richard: ils ne parlent que pour dire des choses importantes. En cela, Richard est absolument bouleversant: un homme de son époque, un taiseux, qui n'exprime que très rarement ses émotions mais qui fait tout pour donner à sa famille les moyens de vivre heureuse. Il ne dit pratiquement rien, mais le peu qu'il dit a une portée émotionnelle foudroyante.

Et bien évidemment, pour incarner des rôles aussi magnifiques, il fallait des comédiens non moins exceptionnels. Rarement j'ai vu, de ma vie, une telle implication auprès du personnage, un jeu aussi subtil, un tel respect, une nouvelle fois, des personnes réelles incarnées. Ruth Negga incarne un mélange parfait de douceur et de détermination et Joel Edgerton est tout simplement terrassant de véracité. On est dans un jeu d'une subtilité extrême, qui se situe à un niveau parfois infime et en tire toute sa puissance: et il y a plus dans le tremblement d'un menton, dans le frémissement d'une joue que dans tous les plaidoyers jamais écrits.



vendredi 10 mars 2017

T2: Rust for life


Juin 1997: C'est bientôt le bac de Français. Mais Ok Computer sort et c'est la fête du cinéma: on va pouvoir se gaver de films pour 10 balles (et à l'époque, 10 balles, c'était 1,50 euros). Avec les copains, on traîne nos docs et nos 501 de séance en séance. Pour que personne ne se sente lésé, on choisit chacun à notre tour le film qu'on va voir. Je suis excitée, c'est mon tour. On va voir Trainspotting. Du film, je n'ai vu que la photo hallucinante d'un gars sortant la tête d'un chiotte dégueu, et la très élogieuse critique de Première. Juste avant, on a vu Un vampire à Brooklyn et je me dis que ça peut pas être pire. La salle s'éteint, "Lust for life" retentit et notre vie va changer. Dès lors, une voix, tout comme celle de Thom Yorke dans Karma Police,  va faire écho à notre terreur d'un avenir normé et déjà tout tracé et mon coeur va traverser la manche quelques années avant mes chaussures à semelles de caoutchouc.

Petit souvenir de cette soirée entre gens de bon goût
20 ans plus tard. La même paire de doc, c'est pas la fête du ciné mais c'est la fête quand même. A St Etienne, le Collectif Mcdts (joli acronyme) a décidé d'organiser une soirée Trainspopcorn, avec la projection de Trainspotting et, en avant-première, de sa suite T2. Nostalgie et nouvelle excitation: savoir ce que sont devenus Renton et sa bande, et s'ils ont aussi bien vieilli que nous.



Pour cette suite, je ne m'attendais pas à un film à la hauteur du premier Trainspotting avait été un choc, une mini-révélation, et j'aurais été bien présomptueuse d'en attendre autant de la séquelle. Je ne demandais qu'une chose: qu'elle ne gâche pas le souvenir ému que j'avais du film original.

Mark Renton, vingt ans après avoir arnaqué sa bande de potes et avoir disparu avec le magot, revient à Edimbourg. Il retrouve son père et apprend le décès de sa mère. Il retrouve également ses anciens acolytes Spud et Sick Boy. Au même moment, Begbie s'échappe de prison. En 20 ans, beaucoup de choses ont changé. En est-il de même pour nos 4 héros écossais?

Je dois bien avouer qu'à la fin de la séance, les avis étaient très partagés entre les déçus et les soulagés. Pour ma part, je me situe clairement dans le camp des soulagés. D'abord par que Danny Boyle n'a pas, à mon sens, trahi Trainspotting. Mais surtout parce que j'ai été très émue par le désenchantement de ce film, et le trajet de ses héros vieillissants.



Déjà, l'oeuvre de base Trainspotting avait pour protagonistes une génération qui n'était déjà plus en phase avec son environnement et qui trouvait refuge dans la fuite, par la drogue ou par l'abandon. C'était déjà la génération du rock et de l'héroïne se faisant dépasser par celle de l'exta et de la techno, vivant dans un passé idéalisé, refusant de voir autour d'elle la société changer et encore plus d'y participer. Une génération qui comme le trainspotter, regardait passer le train de la vie, sans jamais monter dedans au risque de rester abandonné sur le quai. Des personnages bien ambigus aussi, qui passent leur temps à fermer les yeux et se boucher les oreilles. Du genre qui prend position contre la société de consommation (le fameux monologue de Choose Life en est l'illustration), mais qui passe ses journées à trouver les moyens (et souvent pas les plus dignes) de se payer leur addiction, qui peste contrel'individualisme mais qui, à la première occasion, n'hésite pas à abuser de la confiance d'un proche, qui affiche le nihilisme mais, à part pour le psychopathe de la bande qui n'a aucun remord, a besoin d'un shoot pour pouvoir oublier combien il se déteste. Et tout, dans Trainspotting, nous montre que l'avenir de ces personnages risque de n'être pas bien glorieux.

Et en ce sens, T2 respecte tout à fait ses protagonistes en répondant bien au dilemme suivant: quel avenir pour les No Future? Tous les personnages de T2 ont essayé d'échapper à un moment à leur destin et ont malheureusement échoué. Renton a fui aux Pays-Bas pour tenter de "choisir la vie" mais il est de retour au pays et au point zéro. Le début du film impose ironiquement l'image d'un Ewan Mc Gregor vieillissant, luttant contre un tapis roulant et terminant sa course face contre terre comme contrepoint à la mythique scène d'ouverture de Trainspotting ou, tout jeune et fringuant (et diablement sexy ndlmidinette), il dévalait les rues d'Edimbourg s'arrêtant net devant une voiture, un sourire insolent aux lèvres. Renton, qui s'est marié puis a divorcé, a eu un poste de comptable puis l'a perdu, une maison qu'a repris son ex, se voit dans l'obligation de revenir dans une ville qu'il a fuie et qui a depuis bien changé sans lui, dans sa chambre inchangée de la maison familiale, menacé par un psychopathe qui pense qu'il est responsable de son propre parcours navrant.

En effet, au début du film, Begbie est bien là où on pensait le retrouver: en prison. Il a bien fondé une famille, mais il est voué à l'impuissance et à de minables cambriolages. Sa femme et son fils ont peur de lui, comme tout le monde, d'ailleurs, parce qu'il faut dire qu'il n'est pas à moitié flippant. Son propre avocat est terrifié à l'idée de se présenter à lui.


Sick Boy, qu'on appelle maintenant par son prénom Simon, l'autre lésé de l'affaire et ancien meilleur pote de Renton, a bien essayé de reprendre le pub de ses parents et d'avoir une petite amie sérieuse, sauf qu'il a troqué l'héroïne contre la coke et que la petite amie en question est une prostitué dont il loue les services pour faire chanter des petites figures locales. Le pub de ses parents, situé dans une des dernières parties d'Edimbourg qui n'ait pas été touchée par la gentrification, est à la limite de la faillite et son seul rêve est de le transformer en sauna érotique.

Pour le pauvre Spud, les années n'ont pas été plus tendres. S'il a un temps réussi à devenir sobre, trouver du boulot dans le bâtiment, épouser Gail et à avoir avec elle un fils, il a tout perdu pour une bête histoire d'heure d'été (encore l'illustration d'un personnage qui passe à côté de son "temps") et a rechuté dans l'héroïne. Pourtant, c'est bien lui qui va finalement être ici le protagoniste de l'histoire, avec son sourire, sa profonde tristesse, son coeur débordant, et surtout ses mots, son absence totale de cynisme. C'est peut être la seule lueur d'espoir, parce que lui a quelque chose de plus: la créativité.



T2 ne pouvait pas échapper aux images de Trainspotting qui, depuis sont devenues de véritables clichés. Il fait donc énormément de références à celui-ci, de manière presque parodique, à la fois nostalgique et désabusée, comme pour la scène d'ouverture. On retrouve, pèle mèle; le monologue, revu et corrigé en 2.0, qui deviendrait presque celui d'un vieux con; la scène de balade au grand air qui tourne en cérémonie à la mémoire de Tommy; une course dans les rues d'Edimbourg, moins athlétique mais pas moins dangereuse que l'originale; la scène de discothèque ou Renton découvrait la musique électronique devient celle où, hébété, il découvre des gamins danser sur "radio gaga" et tourner sa génération en dérision...



Le film ménage quand même de belles scènes inédites, en particulier une très chouette scène d'arnaque ou Renton et Sick Boy s'infiltrent dans une soirée de réformateurs bien butés et doivent improviser un hymne anti-catholique, qui prouve combien l'extrémisme politique s'accompagne rarement d'une forte exigence musicale. C'est sans nul doute la scène la plus drôle du film, un moment où l'on s'amuse réellement, presque sans arrière-goût un peu amer (si ce n'est que la réunion de salopards nous en rappelle des beaucoup moins marrantes).

Le scénario reprend également la trame principale du sujet, la fameuse histoire d'amitié, d'opportunité et de trahison. Mais les rôles s'inversent, et pas au bénéfices des héros. ALERTE SPOILERS
Si Trainspotting délivrait une fin ironique avec un personnage individualiste qui fuyait sa contrée et les siens avec une mallette de billets, là, c'est un personnage qui part avec le magot pour retrouver son pays et son entourage. C'est une note que j'ai trouvée très positive, mais qui ne fait que mettre en contraste d'un côté l'hypocrisie d'une génération aux grands idéaux et aux basses actions, contre celle qui, en apparence arriviste, fait preuve de finalement beaucoup moins de cynisme.

Danny Boyle renoue également avec le style qu'il avait commencé à développer dès Petits Meurtres entre amis. Le problème, c'est que l'audace visuelle que son esthétique représentait à l'époque a depuis été maintes fois reprise, voire contrefaites, et qu'on ne se rend plus compte aujourd'hui de ce qu'elle a de particulier. On retrouve aussi la place primordiale de la musique, mais elle semble elle aussi s'être un peu essoufflée.

Et puis il y a le grand personnage de Trainspotting et T2: Edimbourg. Edimbourg qui ne cesse d'évoluer. Celle qui est aujourd'hui l'une des villes les plus onéreuses outre-manche. Celle qui est passée d'un bassin ouvrier à une ville prisée par les hipsters. Ce n'est pas pour rien que le générique de fin s'attache à nous montrer son changement. On voit les vieilles tours d'habitation qui se détruisent, les bâtiments servant de décor au premier film être démolis. Et c'est le triste symbole d'une nouvelle ère où tout ce qui est incapable de s'adapter est laissé sur le bord de la route, où tout ce qui n'a pas su évoluer au même rythme que la société a peu de chance de survivre, où quand tu rate le bon train, tu n'es jamais sûr d'en voir passer un deuxième et où tu risques de te retrouver coincé sur le quai, avec ta nostalgie.

Et ça m'a fichu un sacré coup. J'ai regardé mes vieilles docs éraflées, aux semelles asymétriques et élimées, mes vieux rêves désenchantées d'ancienne riot grrl et ma petite vie formatée. Et je me suis dit qu'il était désormais temps d'en racheter une nouvelle paire.










samedi 4 mars 2017

Chercher la femme (trouver son nom): La fille inconnue

LA FILLE INCONNUE Photo 1 © Christine Plenus

Grâce au site Cinetrafic, j'ai découvert le dernier film des frères Dardennes, La fille inconnue en DVD.

J'ai une relation très paradoxale avec les frères Dardenne. De manière générale, leurs films me bouleversent. Pour autant, il m'est régulièrement assez difficile de me déplacer au cinéma pour les y voir. Je ne trouve jamais la motivation. Même si je sais que je vais voir un bon film, je n'ai pas le courage d'affronter l'épreuve du réel que propose souvent leurs films, car je sais que j'en sortirai sûrement lessivée, et peut-être un peu déprimée. Je préfère alors me tourner vers des films plus légers, remettant à plus tard la vision de leur film. C'est ainsi que je suis au regret d'avouer n'avoir vu qu'un film d'eux en salles: L'Enfant. Pour les autres, je me suis rabattue sur le DVD, contre ma préférence habituelle à voir un film en salles, et je crois que c'est mieux ainsi: je peux éclater en sanglots tranquille dans mon coin et ne pas imposer ma tronche d'enterrement à la sortie de la salle aux spectateurs contents d'emmener leurs gosses voir un film d'animation et leur rappeler que là, après les portes, c'est la vraie vie et que des fois, la vraie vie, c'est carrément merdique (tu la sens ma bonne humeur?)

Bref, tout ça pour dire que comme à mon habitude, j'avais raté La fille inconnue en salles, mais que dans l'intimité de mon salon, et avec une assiette de madeleines homemade près de la main droite, et un paquet de mouchoirs près de la main gauche (attention à pas inverser, il ne fait bon ni croquer dans un mouchoir, ni se moucher dans une madeleine)  et un autre DVD beaucoup plus gai pas loin (Dyke hard, dont on parlera bientôt), je me sentais fin prête à affronter la vague émotionnelle de ce film.

LA FILLE INCONNUE Photo 3 © Christine Plenus


Autant vous prévenir, il fallait bien cela parce que pour ma part, si j'ai été extrêmement touchée par le film, je dois bien avouer que je n'ai pas réussi à en sortir indemne, ce qui est tout à son honneur.

C'est l'histoire d'un jeune médecin généraliste, Jenny (Adèle Haenel). Elle forme un jeune interne et s'apprête à quitter son cabinet en bordure d'autoroute pour rejoindre un cabinet d'associés plus cossu. Mais un soir, un coup de sonnette se fait entendre au cabinet une heure après la fermeture. Voulant donner une leçon à son élève, elle refuse d'ouvrir. Mais lorsque le lendemain, on vient lui annoncer que la personne qui avait sonné à sa porte est une jeune femme qu'on a retrouvée morte sur un chantier, tout s'écroule, et Jenny doit se remettre en question. Sa rédemption, elle va la trouver dans la quête du simple nom de cette fille inconnue, afin de rendre à ce corps et à sa sépulture, son humanité.

LA FILLE INCONNUE Photo 5 © Christine Plenus

Le film s'ouvre sur une banale scène d'auscultation. Les gestes, quotidiens, répétés, mécaniques d'un médecin qui diagnostique une bronchite. C'est tout bête: un plan séquence qui suit le médecin accompagnant son patient au plus près. Mais ça suffit. On y est. La distance du médecin, l'impression de froideur, mais aussi l'accompagnement. Tout est dans la précision et l'évidence de chaque mouvement, dans cette parole à la fois indifférente et bienveillante. En quelques mots, en quelques gestes, on a face à nous un médecin.

Et dès le départ aussi, on a la fatalité, celle du corps qui va forcément être soumis à des forces qui le dépasse, celle de sa souffrance inéluctable et de sa disparition. Et la répétition des séances nous permet de nous rendre compte de ce qu'on oublie de parfois: qu'une journée dans la vie d'un médecin, c'est une journée à voir des corps et des esprits qui vont mal, à essayer d'alléger cette douleur, à repousser la mort même si l'on sait qu'elle finira par prendre le dessus. Et quand Jenny n'ouvre pas la porte, on la comprend. Après une journée pareille, je me demande si j'aurais moi la motivation de l'ouvrir, cette porte, sans savoir qu'un drame se cache derrière.

LA FILLE INCONNUE Photo 4 © Christine Plenus

Cette Jenny, Adele Haenel l'investit totalement, de manière simple et subtile. Dans un casting de non-professionnel, elle choisit la posture juste, se mettant, tout comme son personnage, avant tout en position d'écoute, bien plus qu'en position de discours ou de représentation. Elle paraît au départ effacée, sa voix semble monocorde, faible. Mais c'est ainsi qu'elle s'empare magnifiquement plus que de son rôle, de sa fonction. Contrairement à certains films où la vedette intégrée à un casting non pro se détache nettement, ici Adèle Haenel sous-joue juste assez pour se fondre dans le tissu du film, mais absorbe totalement son personnage, pour en faire rejaillir la simple humanité, le dévouement à la fois profond et distant. Elle ne fait pas de Jenny une héroïne, mais juste quelqu'un de bien, et c'est bien plus fort.

Comme à leur habitude, les Dardenne signent là un film puissant, parce que la banalité de sa tragédie y est dévoilée simplement, et sans fard. Mais il y a également un beau message humaniste, qui donne de l'espoir. Car cette Fille Inconnue, c'est une histoire de culpabilité portée par toute une communauté qui se transmet comme un virus. Mais c'est surtout une histoire de rédemption. Jenny effectue son expiation par la recherche d'identité de la jeune victime (recherche qui peut être parfois dangereuse, mais dans laquelle elle ne cède jamais à la peur des menaces, ni à la violence). Par là-même, et par son rôle de simple observatrice, elle va libérer la parole des autres et leur donner aussi la possibilité de s'accorder le pardon (on n'est même pas loin d'une figure christique).

LA FILLE INCONNUE Photo 6 © Christine Plenus


Le dvd

Sorti le 21 février et édité par Diaphana, le DVD propose une belle qualité d'image et surtout de son (avec la possibilité d'accéder au 5.1. Il propose aussi une version en audiodescription.
Peu de bonus: la bande -annonce et un entretien assez intéressante, même si plutôt court, avec les Dardenne.

Sur leur site,  vous trouverez également tous les films recommandés sur Cinétrafic et un classement des meilleurs films de 2017 mis à jour régulièrement par ici.