pelloche

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mardi 26 avril 2016

The green room (Hallucinations collectives): Sauve qui punk!



Bon, c'est vrai que mon jeu de mots de titre est un peu pourri, mais comme il m'a quand même fait rire, je me suis dit "Hey Ho, let's go", on parle de punk, alors sur ce coup-là, j'ai le droit d'être une idiote.

Parce qu'aujourd'hui, je vous parle d'un très chouette film qui sort demain, que j'ai pu voir en avant-première au festival Hallucinations collectives. Un film un peu crade, un peu dégling', bien bruyant, bien bourrin, mais sacrément honnête et libérateur, à l'image de la musique auquel il balance une déclaration d'amour sous forme de grosse taloche: Green Room, de Jeremy Saulnier.



Ce chouette film nous fait suivre les aventures d'un jeune groupe de punk parti en tournée. Le rêve de tout groupe de musique qui a envie de faire un peu de route. Mais loin d'être des vacances au soleil, ce trip entre potes va vite se révéler ardu: complètement fauchés, ils se voient contraints de piquer de l'essence sur les parkings et dormir dans leur van. Et quand un concert est annulé, ils n'ont d'autres solutions que d'accepter le seul concert de remplacement qu'on leur propose. Arrivés sur les lieux, ils comprennent qu'ils ne pénètrent pas dans la maison du bonheur: le bar en question est un repère de néo-nazis. Y'a déjà de quoi se poser la question de partir ou rester... Mais quand ils se retrouvent accidentellement témoins d'un meurtre et prisonniers de cette fameuse Green Room avec au-dehors, une meute de skins plus armée qu'à Brixton aux abois, trouver un moyen de s'échapper de cette salle d'attente de la mort devient une question de survie.

Alors moi, je dois dire que ce film m'a carrément enthousiasmée. Je suis sortie avec une la banane du Velvet sur la tronche et l'envie de gueuler dans un micro et faire cracher des enceintes. Parce que bon, voilà, The Green Room est un film qui envoie de la buchette à la vitesse d'une mitrailleuse. C'est pas très distingué, y'a plus d'hémoglobine que dans les veines d'un public du CBGB un samedi soir de 1974 et plus de speed que dans celles de Sid Vicious, mais bordel, y'a du bouzin!



Déjà, il y a un super bon premier point: un scénario simplon, mais béton! On part d'une idée simple et très connue: le huis-clos et le siège. C'est vieux comme le monde, mais on sait depuis bien longtemps que c'est une situation parfaite pour un bon film d'action (Rio Bravo, Assaut, Shaun of the dead). Et encore une fois, ça marche: c'est construit, ça s'enchaine à une allure folle et ça tient gravement bien la route. Et ça, notamment grâce à une écriture des personnages bien plus subtile qu'elle n'en a l'air.

Il y a d'abord les 4 membres du groupe, The Ain't Rights, dont on comprend assez rapidement qui ils sont et en quoi cela va apporter quelque chose ou pas à leur survie, le tout interprété par un casting de jeunes loups du ciné qui menacent de tout exploser sur leur passage. On a Tiger (Callum Turner, qu'on a pu voir dans Dr Frankenstein), le punk, le vrai de vrai, le puriste qui collectionne les vinyles originaux et un look destroy parfaitement authentique; Sam (interprétée par Alia Shawkat, la jolie cousine d'Arrested developpment), la digne héritière de Poison Ivy (la rousse et vénéneuse gratteuse des Cramps), forte en gueule, mais pas que; Pat (Anton Yelchin, qu'on a vu dans Star Trek, Terminator Renaissance, Frightnight...), l'artiste un peu timide et réfléchi et Daniel (le graou Max Webber de Peaky blinders), qui déboîte à la batterie et au ju-jitsu. Ils sont parfaitement crédibles et en tant que groupe, et en tant qu'individus. Le scénario nous donne peu d'informations sur eux, mais assez pour que l'on comprenne quelles sont leurs relations, leurs intentions, leurs rêves. Il suffit par exemple de la bête question du "quel disque emmèneriez-vous sur une île déserte?" pour qu'on comprenne quelle est l'apparence que chacun veut se donner, et qui ils sont en réalité. La caractérisation de ces personnages est incroyablement intelligente et leur donne finalement pas mal de profondeur, ce qui fait qu'on s'attache très vite à eux, et qu'on a vraiment, mais alors vraiment envie de les voir s'en tirer. On ajoute au petit groupe des assiégées une bird skinette (la belle Imogen Poots) à l'esprit d'une vivacité à toute épreuve, et on a une sacré équipe. Parce si le punk affiche la fin des héros, ces cinq gamins vont bien malgré eux devoir en devenir et vérifier si le bon vieil adage punk tient toujours "If the kids are united, they will never be divided". Du côté des bad guys, on fait pas dans la dentelle, entre un grand chef bien flippant incarné par le grand Patrick Stewart, un maître-chien sadique, un tenancier malin et une armée de skins décérébrés: c'est un peu David contre Golliath, en plus bruyant.



Il faut dire aussi que ce film a de quoi titiller les oreilles. Jérémy Saulnier dit qu'il a passé son adolescence à faire des films de zombies et chanter dans un groupe de punk. Et ici, sa passion pour cette musique est manifeste. Déjà, on a une bande-son parfaite qui a en plus le bon goût de se terminer par un morceau ENORME de Creedence (c'est pas du punk, mais c'est tellement bon), et surtout, c'est gavé de références, de Fugazi aux Cramps en passant par Bad Brains.  Et puis il y a une sincérité qui sent l'expérience personnelle à 1000 lieux. Je pense que tous ceux qui ont fait partie d'un groupe se revoient dans les Ain't Right: il y a cette scène, d'une crédibilité dingue, où le groupe se retrouve à jouer devant le mauvais public. Cette colère et cet effroi à voir des bras se lever de la pire manière qui soit lorsqu'on est sur scène, elle m'a semblée d'une parfaite authenticité (et je pense que de nombreux musiciens de rock ou de punk qui beute un peu pourront aussi en témoigner). La réponse des Ain't Right, qui est aussi celle des Dead Kennedys, est simplement idéale et complètement jouissive.


L'autre passion de Jérémy Saulnier ado, c'était donc les films de zombie, ce qui n'est guère étonnant quand on voit combien la situation de siège choisie par le réalisateur est proche de nombreux films du genre, à commencer par Zombie, de Romero. Parce qu'autant vous le dire, si vous vous attendez à un divertissement familial, vous vous trompez! Il y de la baston, il y a aussi beaucoup de sang, beaucoup de gore et une sacrée dose d'horreur. Je vous avoue que moi-même, qui suit pourtant plutôt aguerrie, j'ai difficilement supporté certaines scènes (mais je pense que ça tient surtout au fait que je me suis beaucoup attachée aux personnages). Heureusement, Jérémy Saulnier sait très bien alléger son bloody Mary d'un peu d'humour très bienvenu, parce que sachez-le, y'a des images qui collent à la rétine et ça pique un peu. Donc oui, c'est un peu cradingue par moment, mais ça fonctionne vraiment, vraiment bien, d'autant que le rythme du film et la tension sont parfaitement bien tenus, on reste en haleine sur tout le film et on croise bien fort les doigts pour que nos petits keupons préférés soient les derniers à mourir face à ce piège qui semble ne présenter aucune solution.

En résumé, ce film tient résolument ses promesses: on s'amuse, on a peur, on trépigne et on entend de la très bonne musique. D'ailleurs en parlant de bonne musique, si vous avez lu ce billet sans cliquer sur les liens, je vous conseille, pour une expérience complète de procéder ainsi:
- Si vous êtes tranquille à la maison, montez le son de votre ordi, dans tout lieu public, munissez-vous d'un casque ou d'oreillettes
- Relisez le billet (si si, faites-le!) et cliquez sur les liens-pochettes surprises.
- Dégustez bien frappé!

PS: Une fois n'est pas coutume, je dédicace cette chronique à mes compagnons de fortes tunes. Des Joke à Sora, j'vous aime les gars!
 

jeudi 14 avril 2016

Summer: l'éveil et l'envol



Grâce au site Cinétrafic (qui le recense parmi les meilleurs films traitant de l'homosexualité et sous les thèmes du cinéma gay et lesbien),  j'ai pu découvrir un film que j'étais très curieuse de voir à sa sortie en salles en 2015, mais que j'avais raté parce que parfois, je suis une sacré flemmarde qui a du mal à se bouger le derche même quand elle sait qu'un film a peu de chance d'être diffusés sur plusieurs semaines (et le pire dans tout ça, c'est que j'habite Lyon et que je suis à maxi 20 minutes à pieds d'au moins 4 cinémas). Bref, j'ai finalement pu voir le film lituanien Summer, d'Alanté Kavaïté.

Summer, comme son nom l'indique, raconte un été, un été très important pour la jeune protagoniste, qui répond au joli nom de Sangaïlé. Sangaïlé ne pète pas la forme: sa mère, une ancienne ballerine, lui reproche d'avoir brisé sa carrière, elle se scarifie, bref, elle ne se sent pas très bien dans sa peau. Et à première vue, ce n'est pas en passant des vacances près d'un lac alimenté en chaleur par une centrale électrique qui devrait y changer quoi que ce soit. Oui, mais pas cet été. Parce que cet été, elle se rend à un show aérien où, en plus d'observer des avions qui l'obsèdent, elle va rencontrer Auste, qui semble être son parfait contraire. Elle vont se lier d'une amitié qui va bientôt se transformer en histoire d'amour.



J'avais entendu parler de ce joli film chez les copains de blogs, qui louaient notamment le charme de l'image d'Alanté Kavaïté et la sensualité de ce long métrage. Sous cet angle-là, j'avoue ne pas avoir été déçue. Alanté Kavaïté sait créer de belles images, souvent poétiques. Pour son second long métrage, elle a su se faire épauler par un chef opérateur qui a déjà souvent fait ses preuves, Dominique Colin, qui a déjà exercé ses talents à plusieurs reprises chez Cédric Klapisch et Caspar Noé. Il trouve ici la lumière juste pour ce film. Une belle lueur d'été, douce, mettant en valeur des pastels bleus et roses, créant une atmosphère intime et délicate pour cet amour naissant, sublimant les grains de peau des jeunes actrices.

Et les images imaginées par Alanté Kavaïté sont souvent très belles, l'attention étant portées à chaque détails présents dans le cadre, et aux décors, souvent naturels: une cantine vide qui accueille un premier échange sucré, un premier baiser au crépuscule dans des robes de fées, une lutte amoureuse dans les bois, des regards autour d'un feu de bois et des cigarettes échangées près d'un lac, une chambre lilas, pleine de trésors et de découvertes, une sobre chambre de bois aux murs esseulés...



L'histoire, si elle n'est pas d'une originalité folle et qu'elle tient sur un quart de feuille A4 (vous savez, le format des interros express surprise) fonctionne plutôt bien, et je pense que c'est surtout dû au deux jeunes actrices qui sont particulièrement investies et absolument charmantes. Julija Steponaitite, frêle et diaphane, campe à la perfection la fragile et secrète Sangaïlé, mal dans sa peau, éthérée comme les cieux qu'elle rêve de toucher et qui, grâce à Auste, va découvrir qu'elle possède la force et la volonté de réaliser ses rêves. Face à elle, la formidable Aiste Dirziuté (c'est dans des moments comme ça que je suis bien contente d'écrire et pas de faire un podcast), sous ses faux-airs de Maggie Gyllenhall, est absolument merveilleuse dans le rôle de la rayonnante Auste. C'est un joli personnage un peu extraverti, très créatif, mais surtout très généreux. On sent que des deux jeunes femmes, l'amoureuse, c'est elle, qui s'investit et donne sans compter. La scène où, patiemment, avec amour et dévotion, elle patronne et coud pour sa bien-aimée m'a réellement émue.

Et en ce qui concerne la sensualité, c'est sûr, elle est bien là. Cela reste assez éthéré et peut parfois manquer de corporalité. Mais Alanté Kavaïté parvient parfaitement à nous faire partager une expérience sensorielle: tout est histoire de peau, de toucher, de soupirs. C'est d'un érotisme peut être un peu suranné, mais assez envoûtant, notamment grâce aux lumineuses actrices qui savent nous faire partager ce trouble adolescent.

 
Le DVD

Sorti le 17 février et édité par Outplay, le DVD propose uniquement la version original en lituanien avec des sous-titre français. J'ai beau militer pour la VO, j'avoue que j'aime toujours bien avoir des sous-titre en Anglais pour voir le film avec des amis qui ne sont pas francophones (ou lituanophones, dans ce cas précis).
Peu de bonus, mais plutôt intéressants:
- Les photos d'Austé: c'est assez anecdotique, mais comme on les voit très vite dans le film, on peut ici apporter plus d'attention
- Le court-métrage d'Alanté Kavaïté Trois ans plus tard: une interview des deux jeunes personnages de Summer, trois ans après leur été. Ce film permet d'apporter un éclairage supplémentaire sur les personnages et leur relation. Cela permet de combler des questionnements qu'on peut avoir sur les personnalités des deux filles (notamment sur Sangaïlé, qui reste un personnage assez opaque). Même si j'aurais préféré que le long-métrage travaille plus à me les faire comprendre, ce petit film reste intéressant.
-Le moyen-métrage d'Alanté Kavaïté How we tried a new combination of light: un film-poème inspiré d'une pièce symphonique d'Olivier Mellano. Un peu trop conceptuel et abstrait pour moi, mais la musique et les images sont belles. Difficile pour moi d'accrocher, mais à le regarder comme j'écoute parfois de la musique, c'est à dire en faisant autre chose en même temps, c'était tout de même assez agréable.









mardi 12 avril 2016

Hallucinations collectives: This is the end

Rassurez-vous, je ne suis ici ni en train de vous annoncer la fin du blog, ni même celle des articles concernant les Hallucinations collectives (d'autres arrivent pour les dates de sortie des films en avant-première). Non, je vais parler ici de deux films qui traitent tous les deux du même thème, celui de la fin. Innocence, le joli film de Lucile Hadzihalilovic, s'intéresse à la fin de l'enfance et Appel d'urgence, de Steve de Jarnatt, nous présente rien moins qu'une interprétation de la fin du monde... Comment arrive-t-on à la fin? Peut-on y échapper? Qu'y a-t-il après la fin? Les deux cinéastes, à leur manière, explorent ces questions et livrent deux longs-métrages très intéressants et personnels.

Innocence, Lucile Hazihalilovic, 2004



Voilà un film bien particulier que cet Innocence. Par son sujet, par son parti-pris esthétique, par son rythme. Un véritable ofni, plein d'audace, un conte onirique, une fable fantastique, comme on aimerait en voir plus souvent par nos contrées.

Innocence nous raconte donc une année dans un bien étrange pensionnat de jeunes filles. A la rentrée, chaque "maison" accueille une nouvelle pensionnaire de six ans, qui débarque en cercueil. Une "maison", c'est un ensemble de 7 fillettes, de 6 à 12 ans (une par tranche d'âge) qui vivent sous un même toit. Lors des récréations, toutes les maisons se réunissent. Lors des classes, chaque tranche d'âge se réunit pour étudier la danse avec Mademoiselle Eva (Marion Cotillard) et la biologie avec Mademoiselle Edith (Hélène de Fougerolles). Tout semble n'être qu'ordre et beauté dans ce petit pensionnat parfait, entouré d'un épais mur en pierre. Mais le mystère règne... Où sont les garçons?Où vont les filles de 12 ans, le soir? Et qu'y a-t-il derrière le mur? Pourquoi celles qui le passent n'en reviennent jamais?



D'abord, ce qui frappe dans ce film, c'est l'image, le parti-pris esthétique fort et qui correspond complètement à l'histoire racontée. Dans un beau 35 mm (qui a causé quelques soucis de bobine à la projection, vite oubliés face au bonheur de voir de telles images sur pellicule), Lucille Hazihalilovic choisit de nous montrer ce monde de l'innocence, représenté par deux couleurs en particulier: le blanc (l'immaculé que portent les fillettes) et le vert (celui du parc, qui rappelle la forêt des contes de fées). En extérieur, le film bénéficie d'une très belle lumière mettant en valeur le passage des saisons, parfait écrin pour cette histoire sur l'enfance qui passe doucement. Dès qu'on entre en intérieurs, on entre dans des climats beaucoup plus austères. On croirait pouvoir sentir la soupe, la naphtaline et la craie. Dans ses deux mondes, on va avoir tout le questionnement des fillettes: faut-il préférer l'extérieur, sa belle lumière vive, sa joie, mais aussi ses mystères, sa nuit? Ou bien les murs de l'intérieur du pensionnat, sa sécurité, l'amitié des autres fillettes, malgré ses aspects de prison?



J'aime beaucoup la construction du film qui dure le temps d'une année scolaire. La progression va nous faire évoluer de points de vue, depuis le regard de la petite fillette de 6 ans, qui découvre l'école comme nous, puis à la fillette de 10 ans, qui brûle d'envie d'être choisie pour son excellence par la directrice de l'école, à celle de 12 ans, qui sait qu'elle va bientôt devoir la quitter. Ce schéma nous permet de (re)vivre toute une enfance, mais à travers le regard de personnages bien différents: passionnées ou timides, audacieuses ou obéissantes, capricieuses ou responsables. La bonne idée de ce film, c'est de ne pas montrer l'enfance d'une seule petite fille et de faire ainsi une parabole généraliste de ce qu'elle peut être, mais de nous montrer des enfances, et combien la perte de l'innocence est autant une affaire d'âge que de personnalité.



J'essaie de me réfréner mes envies de vous parler plus en avant sur ce film, parce que je pense que c'est un film qui se délivre peu à peu et qu'il serait dommage que je vous le gâche à l'avance. Je vous conseille simplement de voir ce beau film au charme envoûtant. Je dois en revanche vous prévenir: le rythme du film est assez lent. Moi ça ne me dérange pas, et je trouve même que ce rythme permet de suivre au plus près l'évolution des personnages, de cette époque de la vie où les silences sont toujours emplis de questions qu'on a envie de poser...



Appel d'urgence, Steve de Jarnatt, 1989



Ce film de 1989 est une rareté qui trimballe une jolie petite réputation de film culte. Et pour moi, il a été le gros coup de cœur des Hallucinations collectives. Cela a été une véritable découverte, et je me suis complètement laissé emportée par cette histoire complètement folle, séduite par un scénario très audacieux, mais parfaitement cohérent, et émue par une très très belle histoire d'amour.

Et pourtant, Appel d'urgence (Miracle Mile pour le titre original) déjà pas facile d'accès aujourd'hui, a bien failli ne jamais voir le jour. En effet, le scénario absolument formidable de Steve de Jarnatt est resté une dizaine d'années en hibernation dans les tiroirs d'Hollywood (les producteurs, vu la situation politique de l'époque, étaient frileux à parler d'un tel sujet). De Jarnatt parvient finalement à racheter son script et à le faire produire avec un petit budget de 3.5 millions de dollars par la Hemdale Film Corporation.



L'histoire est tout simplement géniale: Harry, musicien dans un orchestre de jazz profite de sa venue à Los Angeles pour visiter le musée d'Histoire naturelle. Et là, c'est le coup de foudre. Il tombe sur une jolie serveuse au mulet flamboyant (bon, c'est les années 80, on ne juge pas!) et se dit que c'est la bonne. Il réussit à lui parler et passe une très belle journée avec elle. Il rencontre ses deux grands-parents qui refusent de se parler depuis des années, la dépose devant le diner dans lequel elle travaille et s'apprête à se reposer un peu en attendant de la retrouver à la fin de son service. Bref, une belle comédie romantique commence.

Mais voilà, il suffit d'une panne d'électricité, d'un rendez-vous manqué et d'un étrange appel sur une cabine téléphonique pour que tout bascule: une menace nucléaire imminente pèse sur Los Angeles et Harry doit absolument retrouver la belle Julie avant que ne survienne l'apocalypse. Il n'a qu'1h10 pour la sauver.



Ce film est la preuve qu'un très bon film n'est pas une histoire de moyens, mais une histoire de bonnes idées. Et là, je dois dire que des bonnes idées, il y en a à la pelle. On part déjà d'un scénario béton, où tout est parfaitement bien traité. D'abord, on a de très beaux personnages, auxquels on s'attache instantanément. Harry, joué par le décidément trop rare Anthony Edwards (vous savez, Dr Green) est un magnifique amoureux, qui du gentil gars un peu gauche va devenir un véritable héros par passion. Julie, interprétée par Mare Cunningham est terriblement touchante et on comprend très vite la volonté de notre protagoniste de tout faire pour la sauver.

De plus, de Jarnatt réussit un pari vraiment très osé: le mélange des genres. Ici, on est à la fois dans la comédie romantique, la comédie, le film d'anticipation et le film catastrophe. Le mélange est parfaitement équilibré, ce qui est d'autant plus difficile que le film est relativement court aussi bien dans sa durée fictive (une nuit) que dans sa durée réelle (87 minutes). Quand on voit qu'il a fallu 100 minutes de plus à Cameron pour réussir un tel défi avec Titanic (que j'aime beaucoup, soit dit en passant), on comprend à quel point le scénario de De Jarnatt est efficace. Ici, on est dans une économie du scénario parfaitement maîtrisé: il n'y a rien de trop, rien d'inutile: tout comme ses personnages qui n'ont pas de temps à perdre pour des broutilles, De Jarnatt va à l'essentiel. Et ça fonctionne complètement, on est tenu en haleine tout au long du film et on ne sait jamais ce qui nous attend au coin de la rue. Sérieusement, ce scénario est une pure merveille!



Mais surtout, là où je ne l'attendais pas du tout, le film m'a véritablement émue. Parce que moi, derrière mes allures de bourrine amatrice de films d'horreur et d'action, j'ai un petit cœur en pâte d'amande qui bat très fort devant une belle histoire d'amour. Et celle-là, mes amis, croyez-en votre amie très fleur bleue sur les bords, c'est une magnifique histoire d'amour. Une histoire de coup de foudre qui va se vivre à 100 à l'heure, parce qu'elle n'a pas d'autre choix que l'urgence.









vendredi 8 avril 2016

Hallucinations collectives: les films que vous ne pourrez peut-être pas voir

Il arrive que le monde de la distribution soit absolument impitoyable, et heureusement, les festivals sont là pour nous rendre ce monde un peu plus acceptable, et nous faire découvrir des films auxquels on aurait du mal à avoir accès autrement.

Cette année encore, les Hallucinations collectives ont permis à des films qui ont difficilement trouvé les voies des salles voire même des lecteurs dvd en France, de trouver un public enthousiaste. Et comme c'est toujours un plaisir de faire des découvertes (même si les films ne m'ont pas tous complètement fait décoller), je voulais partager un peu de ce plaisir avec vous. Un plaisir un peu mêlé de frustration, parce que je sais qu'il vous sera difficile d'y accéder. Mais c'est en en parlant qu'on pourra peut être donner l'envie à des distributeurs de leur donner une vie plus longue. Et que, pour certains notamment, ça vaudrait vraiment le coup!

Der Nachtmahr, Akiz



Je vais faire assez vite sur ce film-là, parce que je dois bien avouer que c'est clairement le film que j'ai le moins aimé de ceux que j'ai pu voir. Sachant que c'est un premier long métrage et qu'en plus, il n'est pas très chanceux en terme de distribution, je vais éviter d'être trop incisive (parce que j'avoue que j'ai quitté la salle un peu vénère sur le coup), même si je me dois d'expliquer les raisons de mon manque d'enthousiasme.

Der Nachmahr, c'est l'histoire de Tina, une ado, qui profite de l'absence fréquente de ses parents pleins aux as pour s'égarer au maximum dans les nuits berlinoises, ses rave-partys stroboscopiques et ses cocktails de pilules colorées. Mais après une soirée un peu trop trippante, elle se voit victime de visions récurrentes d'un monstre fœtal.



Pour faire vite, je reprocherais à ce film ce qu'on peut souvent reprocher à certains premiers long métrages, la volonté de trop en faire.

Là, Akiz est à la fois scénariste, réalisateur et créateur plastique (c'est d'ailleurs maintenant dans l'art contemporain qu'il œuvre désormais). Il sait effectivement à mon avis créer des images, mais pour moi, le scénario n'est vraiment pas au point. Le vrai problème principal, pour moi, ça a été le personnage principal. Tina, même si elle est interprétée par une actrice très juste et intéressante, la jeune Karolyn Genzkow, n'est pas un personnage très bien écrit: on ne sait pas ce qu'elle veut, quel est son conflit, et elle n'est pas du tout caractérisée, on a l'impression de voir tout au long du film une coquille vide qui subit sans cesse les évènements et on a donc pas trop envie de la suivre. Si je dois comparer ces jeunes personnages aux autres que l'on a pu voir lors du même festival, notamment dans Green Room ou Alone dont on parlera à leur sortie, il y a quand même un monde au niveau de l'écriture et de la vision de l'adolescence. Dans les autres films, en 5 minutes, on comprend tout de suite à qui on a affaire: il suffit de quelques répliques pour que chacun des gamins soit caractérisé et on a tout de suite envie de partir avec eux. Dans Der Nachtmahr, on ne comprend pas bien ce qui les différencie les uns des autres, on ne sait même pas vraiment s'ils sont autre chose que des adolescents (je veux dire, des personnes à part entière). C'est un peu dommage, d'autant plus que le scénario un peu décousu en mode Est-ce vrai/Est-ce faux? laisse une part un peu trop libre à l'interprétation, sans nous donner vraiment d'indice sur les intentions du film (et je ne parlerai pas de l'utilisation du gimmick qui me met hors de moi, le fameux "tout ceci n'était qu'un rêve"). Le rythme du film pâtit également de gros trous, et il y a de nombreuses scènes qui ne servent pas à grand-chose.



Et puis surtout, y'a un côté arty farty qui a tendance à m'énerver un peu, où on sent la volonté de faire un film "hype" en parlant d'une jeunesse riche mais désoeuvrée. Déjà chez Sofia Coppola, je m'en fous royalement... alors là... Et il y a une vision de la jeunesse assez moraliste qui me gêne un peu ("Ah ma bonne dame, les jeunes d'aujourd'hui, avec leurs téléphones portables et internet et les drogues, ils sont complètement déphasés, ils savent plus ce que c'est que la réalité... Et puis avec ces parents qui travaillent tout le temps et qui pensent que leur argent va compenser leur absence...") tout en voulant "faire jeune" (avec des avertissements pour les vieux qui écoutent pas la musique assez fort et les épileptiques). Et aussi (et là c'est mon avis de fille), un aperçu de la psyché féminine un peu trop clichée pour avoir été écrite par quelqu'un d'autre qu'un homme.

Après, je reconnais qu'il y a de très bonnes choses: les relations entre Tina et ses parents sont plutôt bien dépeintes (une très belle scène de repas), les apparitions de la créatures sont plutôt réussies, d'autant que la créature en question est une vraie réussite plastique.

Mais dans l'ensemble, je pense que ce film aurait largement gagné à être un court métrage: cela aurait permis d'évacuer les nombreuses scènes un peu inutiles du film, de recentrer l'action et l'énergie du film, et de pallier aux vides du scénario, notamment concernant le personnage principal. Et je pense que sous ce format là, on aurait pu être face à un très bon film (même si j'avoue que je reste quand même très hermétique au thème).


Blind Sun, Joyce A. Nashawati



Pour ce film, qui est aussi un premier film, je vais aller très vite, puisque je lui reprocherais exactement la même chose qu'au précédent.

On enlève l'ado à Berlin, on la remplace par Ashraf, un immigré qui devient gardien d'une maison chicos dans une Grèce en crise et en mal d'eau. Et lui non plus va pas super bien dans sa tête et a des visions, ce que la solitude et le soleil de plomb ne fait rien pour arranger.

Premier problème identique: la réalisatrice, aussi scénariste, aurait peut-être bien fait de se faire épauler sur l'écriture du scénario. De même que pour le précédent, le personnage principal n'est pas vraiment caractérisé, on ne comprend ni ses intentions, ni ce qu'il désire, ni vraiment quel est son problème (même si pour moi, y'a du post-trauma là-dessous, mais cette interprétation en vaut bien une autre). Il y a beaucoup de scènes assez inutiles, qui alourdissent le rythme du film et qui l'ont rendu pour moi, je dois le dire, assez difficile à supporter sur la longueur. De même, le scénario laisse encore une fois un telle part à l'interprétation libre du spectateur, qu'on peut réellement s'interroger sur la présence ou non d'un point de vue. Et encore une fois, je pense que ce film aurait largement gagné à être scrupuleusement ratiboisé et aurait pu devenir un excellent court-métrage en resserrant tout autour du personnage principal.



Mais je dois avouer que les thèmes évoqués dans Blind Sun, en revanche, m'intéressent, et qu'ils soulèvent plein de questions intéressantes, sur la crise économique en Grèce doublée d'une crise écologique, sur la violence engendrée par les différences sociales qui ne cessent de se creuser, sur le statut d'immigré ou de réfugié, la menace constante qui pèse sur eux. Dommage que ces sujets ne soient pas exploités et qu'une nouvelle fois, on ne ressente pas vraiment quel est le point de vue du film.

En revanche, si j'ai quelques doutes sur le potentiel de scénariste de Joyce A. Nashawati, je n'en ai absolument aucun sur ces talents de réalisatrice. Elle réussit tout à fait à créer une expérience sensorielle, rendant palpables la sécheresse de l'air, la chaleur suffocante, la lumière écrasante du plein cagnard. On en ressort comme victime d'insolation, le bourdonnement des insectes incessants aux oreilles, les membres et la tête lourds. Elle parvient également à bien imposer la tension tout au long du film, malgré les longueurs qu'il comporte. Il y a une démarche esthétique forte et réussie, soulignée par le travail magnifique de Giorgos Arvanitis, le directeur de la photo qui sait filmer ce "soleil aveugle" comme personne.



Donc, même si ce film m'a déçue, j'espère véritablement voir Joyce A. Nashawati s'attaquer à un autre scénario (peut-être écrit avec ou par un autre scénariste) où elle puisse mettre tout son talent au service d'une histoire plus efficace et plus recentrée, parce que sa maîtrise picturale est très impressionnante.


Scare Campaign, Cameron & Colin Cairnes



Alors là, on est tout de suite dans un registre complètement différent. Ici, avec les Cairnes, on plonge sans complexe dans le film d'horreur traditionnel, avec du gore, des sursauts et des blagues qui tournent mal. C'est le deuxième film de ce duo australien qui ne cache pas son goût pour l'hémoglobine.

J'aime beaucoup l'idée de départ de ce film, que je trouve assez rigolote. L'équipe d'une émission de téléréalité spécialisée dans les caméras cachées horrifiques doit faire de sa dernière émission de la saison un hit sous peine de déprogrammation. Ils décident donc de se surpasser dans le foutage de chocottes, mais la réalité dépasse cette fois la fiction...




Alors d'abord, c'est toujours agréable, même si c'est pas très original, de s'en prendre au cynisme des émissions de télé-réalité qui sont prêtes à tout pour augmenter leurs chiffres d'audience: à jouer avec les émotions des participants et des spectateurs, à mentir, à humilier et ici, à faire complètement flipper, sans s'inquiéter des conséquences parfois fatales de leurs inconséquences (et en France, on a eu notre dose de tragédies!).

Du coup, on a droit à des personnages assez savoureux. L'héroïne est bien évidemment la caution éthique du film, une comédienne qui en a assez de bosser pour ces vilains méchants de la télé, mais qui accepte tout de même une toute dernière émission, le producteur est sans scrupule mais complètement dévoué à son métier, la directrice de programme est impitoyable, l'équipe technique est efficace et sympa (donc première victime désignée), la nouvelle recrue passe sa vie sur son portable et veut devenir une scream queen.



Ici, rien de bien étonnant ni de bien nouveau, mais un travail honnête qui fonctionne plutôt bien. On peut tout de même déplorer un scénario très téléphoné (en ce qui me concerne, j'avais compris comment tout allait fonctionner dès le premier tiers du film), qui aurait pu laisser des indices moins évidents, parce qu'on a parfois l'impression qu'on a un gros panneau lumineux avec plein de flèches qui nous les montre. Mais malgré cela, la tension reste assez constante, on sursaute un peu, les scènes gores sont bien sanguinolentes et on se laisse quand même porter. En plus, on a de bons acteurs, qui s'amusent et nous amusent (l'aspect comique de la satire marche plutôt bien).

Et puis surtout, c'est un des rares film d'horreur à base de "found footage" que je peux respecter (et si vous saviez combien je suis allergique au genre, vous sauriez que c'est un immense compliment). Pas de caméra qui bouge dans tous les sens, parce que les mecs sont des pros avec des caméras stables et du matos de son, ce qui explique enfin (presque) pourquoi ça ne sature pas (parce que les mecs qui filment avec leur portable en hurlant, avec un son top niveau dans les films, il faudra m'expliquer où ils achètent leur téléphone qui peut faire studio d'enregistrement). Les séquences en found footage sont intégrées dans le film, et pas trop nombreuses, donc supportables.

Bref, on n'est pas ici devant le film d'horreur du siècle, c'est certain, mais on passe tout de même un très bon moment entre rires et frissons.



Le complexe de Frankenstein, Alexandre Poncet et Gilles Ponso



Là, je dois dire que ce documentaire un de mes gros coups de cœur du festival. D'abord, son sujet est des plus fascinants: la création de monstres au cinéma de Méliès à Cameron au fil des différentes techniques, du maquillage à la modélisation 3D. Pour moi qui adore les créatures diverses et variées, qui suit fan des Muppets comme des Gremlins, qui rêve de monter sur Falcor au studio Babelsberg et ai failli défaillir devant une Gorgone de Ray Harryhausen, c'est le documentaire rêvé!

Déjà, on peut dire que le film est un film de passionnés. Alexandre Poncet, journaliste à Mad Movies, et Gilles Ponso, journaliste à l'Ecran fantastique sont des fous furieux des effets spéciaux. Ils avaient déjà réalisé ensemble un documentaire sur leur héros, Ray Harryhausen, le Titan des effets spéciaux, qui leur avait demandé 4 ans de travail afin de sillonner les Etats-Unis et de réunir des archives et des témoignages absolument exceptionnels. C'est à cette occasion qu'ils ont eu l'idée de ce nouveau film, en rencontrant les maîtres des effets spéciaux hollywoodiens.



Et là, en terme de rencontres, c'est quand même le bonheur, parce qu'on a droit à des interviews des plus grands spécialistes des effets spéciaux: Steve Johnson (élève du génie Rob Bottin auquel le film rend un bel hommage, papa du Slimer de Ghost Busters ou des créatures sublimes d'Abyss, et sosie non-officiel de Robert Dawney Junior), Rick Baker (papa du Loup garou de Londres et des effets beurk de Videodrome), Alec Gillis et Tom Woodruff (pour les bébêtes alien de Starship troopers) Greg Nicotero (le maquilleur responsable du teint éclatant des zombies de la série Walking Dead), Phil Tippet (papa de Jabba the Hutt, qui s'est fait soufflé les dino de Jurassic park par le numérique) Chris Walas (le papa des Gremlins)... Mais on a droit aussi à des interviews de metteurs en scène qui vouent un culte aux effets spéciaux Joe Dante et John Landis (qui règlent en bons copains leurs rivalité sur le sujet des loups-garous entre Hurlements et le loup garou de Londres), Guillermo Del Toro (qui avec le Labyrinthe de Pan et Hellboy a une sacré expertise en beaux monstres) ou Kevin Smith.

Le déroulement du film, s'il est un peu répétitif (et c'est l'unique reproche que j'aurais à faire à ce film), est très didactique. On suit une sorte de fil chronologique qui nous fait naviguer sur le fil de l'évolution des techniques d'effets spéciaux. On passe du maquillage, à la stop motion, aux créatures animées mécaniquement, à celles animées électroniquement (animatronic, mon amour), aux animations 3D, et, tout au long de l'histoire, à l'utilisation hybride de plusieurs techniques. On découvre comment fonctionnent ces techniques, qui en sont les grands maîtres, dans quels films elles ont été utilisées et pourquoi.

Et si comme moi, vous êtes un peu fétichiste de ces créatures, vous allez êtres ravis: on a accès à des archives exceptionnelles où l'on voit les créateurs aux prises avec leurs monstres, les dessinant, les sculptant, les animant... On comprend alors le titre du film, cette excitation du créateur à jouer à être dieu, et ce moment de ravissement où ce qui n'était qu'une idée se met à s'animer, et où l'on a envie de s'écrier: "It's alive! Aliiive!"



Mais surtout, le film présente de vrais parcours humains, et nous fait partager une dimension émotionnelle forte, qu'on ne soupçonnait peut-être pas. On assiste à l'explosion de la carrière de certains créateurs FX, puis à leur oubli une fois venu le temps du numérique. Et si l'on comprend souvent le choix des producteurs qui se tournent vers la 3D par économie et rapidité, on regrette toutefois la disparition progressive de ces métiers de magiciens, d'illusionnistes formidables, d'artisans du rêve, et de leur monstres fabuleux. Mais la nostalgie a ses côtés bénéfiques et le film, même si l'on en ressort un peu triste, nous livre un espoir pour l'avenir: la collaboration des effets mécaniques, électroniques et numériques pour des effets encore plus époustouflants et une impression de réel saisissante. De plus en plus de réalisateurs amoureux des effets spéciaux (Del Toro, notamment) l'ont bien compris, et savent que ce n'est pas la création qui doit s'adapter à la technique, mais que c'est au contraire à elle de déterminer quelles sont celles qui la rendront la plus vivante, et dans quelles situations, et que même s'ils sont devenus minoritaires, les maquilleurs et les créateurs d'effets mécaniques et électroniques ont toujours un rôle à tenir dans la réalisation de nos rêves, ou de nos pires cauchemars...

Pour l'instant, ce petit bijou n'a pas de distribution prévue, mais j'espère qu'on pourra tous très bientôt avoir accès à ce joli film, parce que j'ai déjà envie de le revoir très vite.



vendredi 1 avril 2016

Hallucinations collectives: Soirée animokatak: du poil et des antennes!

Me voilà de retour après une fin de semaine complètement dingue passée aux Hallucinations collectives. J'en reviens la tête chargée d'images et je suis complètement lessivée (à tel point qu'à ma grande déception, une énorme migraine m'a empêché de voir le film de clôture, que j'attendais pourtant beaucoup- et à en croire môssieur, y'avait de quoi, High Rise de Ben Wheatley). Bref, après cette surconsommations de films hallucinatoires, me revoilà pour vous parler de la sélection. Dans les jours à venir, vous aurez donc une petite rétrospective des films que j'y ai vus, même si je garde de côté pour leur sortie française les chroniques sur les films qui sont prévus pour bientôt (parce que c'est pas très gentil de spoiler avec plusieurs semaines d'avance).

On commence aujourd'hui par un petit rapport sur une soirée assez sympathique: la soirée Animokatak.  Comme l'indique son titre que perso, j'adore (toi qui as lu cette chronique, tu comprends pourquoi), cette soirée était consacrée à deux films mettant en scène des animaux pas très sympa, avec une sacrée dent (enfin, défense ou mandibule, c'est selon) contre l'humanité. Au programme, le film culte australien Razorback sur un sanglant sanglier géant, et Phase IV, le film d'invasion fourmilière de Saul Bass. Un programme qui donne envie de se désinscrire de WWF et de prendre des actions chez Baygon.

Razorback, Russel Mulcahy, 1984



Pour moi, un grand mystère régnait autour de ce film. J'en avais entendu parler depuis longtemps, par papa Girlie Cinéphilie, qui avait souvent évoqué une séance de cinéma particulièrement intense, une plongée dans l'enfer du bush australien. En bonne fille à papa que je suis, il me tardait de voir ce film qui m'avait déjà marqué sans le voir. J'étais donc ravie que les Hallus le programment, et en 35mm original, s'il vous plait, peut-être la même copie que celle qui avait fait tripper le géniteur, si ça se trouve...

Razorback, c'est l'histoire d'un sanglier géant terriblement destructeur, au fin fond du bush australien. Et oui, l'Australie, qui était déjà fournisseur officiel des bébêtes les plus terrifiantes de la planète (me lancez même pas sur l'ornithorynque), avait-elle besoin d'un sanglier de la taille d'un rhino, à la puissance Godzillesque, et à la cruauté sans limite (pire que le dingo d' Un cri dans la nuit, non seulement il enlève des bambins, mais en profite aussi pour refaire la déco en mode bulldozer)? Peut-être pas, et c'est pourquoi le pas tout jeune Jake Cullen a voué sa vie à lui faire la peau. Et si l'arrivée d'une journaliste américaine défenseuse des animaux va compliquer les choses, le danger que représente ce double maléfique de Pumba n'en sera que plus grand.



Russel Mulcahy a été choisi pour réaliser ce film. Il était alors surtout connu pour avoir réalisé des clips pour Kim Carnes, Bonnie Tyler et surtout pour Duran Duran. Et comme je suis une bloggueuse consciencieuse qui fait des recherches sur youtube, je ne peux résister au plaisir de partager avec vous une petite parenthèse vidéo-musicale.

 
Vous comprendrez donc que l'esthétique de Razorback reflète parfaitement son époque: ça claque, les couleurs pètent. Il y a définitivement un côté très clippesque dans la réalisation et le montage de ce film, que l'on retrouvera dans le long métrage suivant de Mulcahy, Highlander.
 
J'avoue que je suis assez partagée sur ce film. Autant j'ai trouvé que de nombreuses scènes étaient très impressionnantes (un mobil home qui se déchire littéralement, emportant un téléviseur loin de son malheureux téléspectateur), et j'ai assez adhéré au délire foutraque qu'on retrouve notamment dans une scène de rêve au décors splendides. Comme souvent, la violence animale est bien là pour souligner la violence humaine qui ici, est pas évoquée à moitié (mention spéciale au méchant, David Argue, une sorte de Sid Vicious boucher vachement vicieux). Et puis on vit une véritable ré-immersion dans les années 80: on est vraiment dans l'esthétique d'une époque, et le fait de le revoir en pelloche, avec l'image qui bouge et qui craque un peu rajoute à la nostalgie.
 
En revanche, j'avoue avoir eu pas mal de soucis avec le montage pas très facile à suivre ((je me suis demandé à plusieurs reprises où l'on se trouvait dans l'espace filmé) et parfois pas très dynamique. Et on peut déplorer un jeu d'acteur un peu trop exagéré à mon goût, mais bon, comme le reste du film est très over-the-top, on s'en arrange.
 
 
 
Non, le vrai problème, c'est la bébête. Je ne sais pas si cela vient du fait que je venais de voir le magnifique documentaire Le complexe de Frankenstein sur la création de monstres sur grand écran (on en reparle bientôt, un des mes coups de cœur du festival), mais j'ai été pour le moins déçue par l'aspect du terrible sanglier. Autant quand Mulcahy utilise la caméra subjective, on y croit, quand le sanglier est immobile, ça fait un peu taxidermie, mais ça passe. Mais quand il est censé se déplacer, et qu'on sent les accessoiristes tirer ou pousser la grosse peluche, j'avoue que ça gâche un peu tout. C'est dommage, parce que dans la suggestion, ça fonctionne plutôt bien...
 
J'ai tout de même passé un très bon moment dans l'ensemble et tout cela m'a replongé à une époque bien lointaine où il m'était strictement interdit de voir ce genre de films. Ca m'a donné envie d'ouvrir un paquet de Treets en buvant du Tang (si tu comprends pas cette phrase, c'est que tu es trop jeune), de me caler au fond du fauteuil rouge et de profiter au maximum de cette belle séance.
 
 
 
 
Phase IV, Saul Bass
 

 
 Après le gigantisme, on passe chez les minuscules. Oubliez tout ce que Fourmiz et 1001 pattes ont voulu vous faire croire: les fourmis ne sont pas du tout des animaux sympas. Ce sont des êtres foutrement bien organisés, intelligents nombreux et capables de se liguer entre plusieurs espèces. Et, dans un futur proche des années 70, elles ont juré de conquérir le monde! 
 
 Mais c'est sans compter la vigilance du biologiste Dr Hubbs qui a bien compris que quelque chose de louche se tramait chez les tites bètes, et qui, accompagné du jeune mathématicien Dr Lesko, compte bien les arrêter en montant un laboratoire high-tech comme rempart à la barbarie des insectes.
 
 
 
C'est le seul long métrage de Saul Bass, surtout connu pour ses mythiques scènes de générique, pour Preminger, Hitchcock ou Scorcese. Mais l'équipe des Hallu a brillamment mis en valeur le travail de Ken Middleham, qui n'est crédité au générique que dans la deuxième équipe comme réalisateur des séquences avec les insectes.
 
 Mais si le film est aussi prenant, c'est pourtant surtout grâce à Ken Middleham. Les scènes qu'il a réussi à filmer sont absolument incroyables. On réussit à voir différentes espèces de fourmis dans un même plan, et elles semblent même converser. On a du mal à y croire dit comme ça, il parvient à filmer des insectes comme de véritables acteurs: on a l'impression de voir ces fourmis réellement incarner des personnages et être dirigées de main de maître. C'est absolument fou, on leur prête sans hésiter des intentions, des conflits, une âme et on n'a pas du tout l'impression d'être dans un documentaire animalier. Je dois avouer que j'ai été complètement soufflée par ces scènes, je n'avais simplement jamais vu une chose pareille, même Microcosmos laisse froid à côté de cette réussite époustouflante.
 
 
 
Côté humain, j'avoue avoir été plus déçue, d'abord parce que l'interprétation, tout comme les personnages, ne sont pas des plus passionnants. Mais j'ai tout de même été très sensible à certaines idées très visuelles et propres à imprimer durablement la rétine: des corps "percés" par des fourmis, des projections d'insecticide colorées, un laboratoire futuristes, des piliers annonciateurs d'apocalypse, il y a quand même de quoi se repaître l'œil.
 
Une nouvelle fois, on est plongé dans une époque, les années 70, et en particulier la SF des années 70. Du coup, on est face à un futur vintage pour lequel j'ai toujours un petit faible. Et même si la fin du film me déçoit un peu, on ne peut pas nier qu'elle est complètement symptomatique d'un courant de pensée très 70's.
 
 
 
Dans l'ensemble, on passe tout de même un excellent moment devant cette rareté et encore une fois, les scènes avec les insectes sont tellement fabuleuses qu'elle méritent à elles seules de découvrir ce projet complètement dingue.
 
 
 
 
 







samedi 26 mars 2016

La solitude de l'assassin



Pour vous parler un peu de ma petite cuisine de blog, très souvent, lorsque je débute une chronique, j'ai tendance à savoir à peu près sous quel angle je vais vous parler d'un film, quel ton je vais adopter, si je vais plus être dans l'analyse ou dans le ressenti, si j'arrive à trouver une métaphore filée foutraque (oui, ça m'amuse toujours beaucoup de comparer Mommy à du heavy metal, Zoolander 2 à une réunion d'ancien élèves ou le cinéma de Wong Kar Wai à mon premier amour). Mais il est des moments où un film me touche si profondément, me laisse tellement sans voix et sans structure, que je ne sais pas par quel bout le prendre. Je ne parviens pas à avoir assez de recul pour en faire un p'tit truc bien tourné, et je me retrouve les bras ballant devant l'œuvre qui échappe à une réduction textuelle.

The Assassin, de Hou Hsiao Hsien est clairement de ceux-là. Je suis sortie de la séance sonnée et abasourdie, la tête pleine d'idées, de réflexions, et surtout d'images, et avec l'envie de le revoir dans quelques temps pour mettre de l'ordre dans tout ça. Il ne faudra donc pas que vous soyez étonnés de me voir partir ici un peu dans tout les sens, d'abord parce que pour moi, tout n'est pas encore très clair, ni dans le scénario (va falloir que je me renseigne sur la période évoquée et sur les liens familiaux entre les personnages qui m'ont un peu perdue), ni dans les raisons pour lesquels ce film m'a si justement atteinte. Alors je vais me lancer en free style, et on verra bien ce que ça va donner, mais sachez qu'il n'y aura qu'ici qu'une ébauche d'analyse, parce que je pense que je vais avoir besoin de plusieurs visions pour bien appréhender ce film. Et après tout, ça ne me dérange pas du tout. J'ai eu la même impression la première fois que j'ai lu les Illuminations de Rimbaud ou que j'ai vu Ghost in the Shell: "Je ne comprends pas tout, il y a même un tas de choses qui m'échappent, mais une chose est sûre: il y a quelque chose là-dedans qui m'attire inextricablement, et j'ai envie d'aller plus loin sur cette œuvre." Pour Ghost in the shell, dès la première vision, je savais qu'il allait tout simplement être un de mes films préférés, et après facilement une vingtaine de visionnages, je parviens enfin à comprendre le scénario, mais il me reste beaucoup de chemin à parcourir pour comprendre tout ce qu'il implique et ça ne me dérange pas de le revoir régulièrement parce qu'à chaque fois, j'y trouve quelque chose de nouveau. les Illuminations, j'en parle même pas, je crois qu'il me faudra plusieurs vies pour aller au-delà du mystère de la beauté de ces vers. Je sais bien que j'ai dis juste dans mon post précédent que j'avais du mal avec les œuvre ésotériques et que je n'avais rien de spirituel. Mais pour moi, il y a là autre chose: je parle ici d'œuvres que je considère comme très construites, d'une logique implacable, mais que mon petit cerveau peut mettre un peu (beaucoup) de temps à appréhender. Je ne parle pas ici de mysticisme, même si la beauté plastique de ces œuvres peuvent y confiner, mais bien d'attirance pour des sujets ou des approches que je ne maîtrise en rien, mais que cette beauté me donne envie de comprendre. Et je pense que The Assassin va être pour moi de cette trempe, et qu'il risque donc bien de se placer dès que le DVD sera sorti, parmi mes films de chevet.



Je vais essayer au mieux de vous raconter le pitch, mais j'avoue que j'ai dû faire quelques recherches sur le plan historique, parce que très peu est donné dans le film. Nous sommes donc au VIIIème siècle en Chine, sous le règne de la dynastie Tang. Pour vous donner une idée, c'est l'époque où, en France, on passait des Mérovingiens aux Capétiens (ce qui n'est déjà pas une époque que je connais hyper bien chez nous, je vous laisse donc imaginer l'étendue de mon inculture dès que ça touche à d'autres pays). Notre histoire se passe dans la puissante province de Weibo, dirigé par le jeune Tian Ji-an et son épouse, Lady Tian. Weibo a des rapports compliqués avec l'Empire, oscillant entre volonté d'indépendance et soumission pacifique. Tian Ji-an, avec l'arrogance de sa jeunesse, semble prêt à se diriger vers la voix de l'indépendance, quitte à se mettre l'Empire à dos. Notre héroïne, c'est Nie Yinniang. C'est la cousine de Tian Ji-an. Elle devait lui être promise, mais on lui a préféré la puissante Lady Tian. La famille de Yinniang, voulant la protéger et avoir une chance de consolider la paix entre Weibo et l'empire, l'ont envoyé en apprentissage chez une nonne experte en kung-fu, qui lui a donné une mission: tuer son cousin chéri avant qu'il n'ouvre le conflit avec l'Empire. Yinniang est devenu un assassin presque parfait, un seul élément lui fait défaut: sa compassion.

Donc autant vous prévenir avant que vous me maudissiez pour vous envoyer voir ce film. Il ne se donne pas à n'importe qui comme la première victime d'un film d'horreur au scénario pas très original. Non, le film mérite pas mal d'effort de la part du spectateur, donc si vous êtes fatigué, et que vous avez envie de voir un film de kung-fu avec plein de coups de tatanes de vols planés et un scénario pas trop complexe, je vous conseillerais plutôt de faire chauffer du pop-corn et de (re)voir La mariée aux cheveux blancs de Ronny Yu ou n'importe quel film de Tsui Hark (Green Snake, par exemple). Parce que là, on est face à un film qui demande à son spectateur de l'engagement et de la concentration, et ce pour plusieurs raisons.

1. Comprendre l'histoire
Il est vrai qu'il n'est pas évident, en tous cas à la première vision, de tout à fait comprendre l'histoire du film, surtout pour nous, spectateurs non-chinois. Mais je pense que c'est le cas de plus en plus de films chinois. La raison en est très simple: depuis quelques années, les Chinois ont compris qu'ils avaient le premier marché du monde en terme de spectateurs. Il me semble donc bien normal que le cinéma chinois fasse avant tout des films pour des Chinois, soit des gens qui vont avoir le bagage culturel et historique pour savoir à quels époques et événements les films se réfèrent. Avec nos yeux ethnocentrés, notre première réaction est de se dire que c'est quand même pas bien cool pour nous. Mais pour voir, j'aimerais bien qu'on se demande si Chouans, Que la fête commence ou La reine Margot ont été bien faits pour un public international (encore qu'il me semble certain que les Chinois en savent sûrement un peu plus sur notre histoire que nous sur la leur). Donc oui, ça demande un certain effort de comprendre l'histoire sans connaître l'Histoire, et il faut accepter, si nous n'avons pas le bagage culturel nécessaire (ce qui est mon cas), ou de se retrouver parfois un peu perdu, ou d'essayer d'acquérir un peu de ce bagage, ou, comme je l'ai fait, de profiter des interrogations qu'on suscitées ce film pour se renseigner un peu sur cette période ma foi assez fascinante.
Petite aide pas négligeable pour ceux qui, comme moi, ont été un peu perdus dans les rapports généalogiques entre les personnages
Et puis il faut dire que Hou Hsiao Hsien ne cherche pas à nous prendre la main pour nous raconter son histoire. C'est un réalisateur exigeant, qui requiert toute notre attention et fait confiance à son spectateur pour faire sa part de travail. Ceux qui connaissent déjà ses films savent qu'au niveau de la narration, HHH travaille dans l'épure: peu de dialogues, peu d'explication, il laisse l'image faire l'essentiel du travail et coupe tout ce qui ne lui semble pas nécessaire. Alors d'un côté, ça n'est pas reposant, mais de l'autre, ça fait quand même plaisir de voir qu'un réalisateur a assez confiance en nous pour ne pas nous mâcher tout le boulot et nous laisser faire notre propre bout de chemin à travers son film.

2. Un rythme très lent
Comme je le disais précédemment, si on veut voir un festival de coups de tatanes et des blagues qui fusent, ce n'est certainement pas le film à choisir. Hou Hsiao Hsien a choisi d'adopter un rythme très lent, souligné par des dialogues assez peu nombreux et la présence très forte de la nature. Ce n'est pas tout à fait évident d'y rentrer, mais une fois que c'est le cas, on se rend compte que c'est le rythme idéal pour un tel film.
D'abord parce qu'il permet de rentrer de plein pied dans une époque et un milieu. On est ici dans une noblesse d'assez haute volée, où les complots se murmurent derrière les tentures, où la moindre parole doit être longuement pesée avant d'être prononcée (le sort réservé aux conseillers qui franchissent la limite très fine de l'indicible est édifiant). On est aussi à une époque où le temps se prend, pour faire du feu, pour voyager, pour prendre une décision. Ce rythme permet de lâcher prise avec notre temps (et on se rend compte que ce n'est pas si facile que ça), et se laisser transporter vraiment ailleurs.
Et puis il y a cette omniprésence de la nature, celle qui est là, immuable, parfois bruyante, insensible aux atermoiements humains, au successions de dynasties, à l'amour et à la mort. Elle fait tout relativiser: les batailles des puissants, la politique, les histoires de famille, les individus, nous rappelant qu'elle est bien au-dessus de tout ça.



Une fois ces deux éléments acceptés, on est largement récompensé par un film tout simplement somptueux de bout en bout. Je crois que j'ai passé une séance complète sous hypnose, la bouche béante du début à la fin. Tout ce que l'on voit, tout ce que l'on entend est incroyablement beau.

D'abord, il y a une photographie absolument sublime de Ping Bin Lee, à qui l'on doit rien moins que celle d'In the Mood for love. Dans un splendide 35 mm un peu granuleux, il sait mettre en valeur des paysages d'une splendeur incroyable, des décors et des costumes précieux et d'une minutie formidables (l'etoffe peinte que reçoit Yinniang m'a fait baver d'envie). Hou Hsiao Hsien joue l'accord parfait avec Ping Bin Lee, choisissant des effets de cadres dans le cadre, de gaze passant devant la caméra, de lumières intérieures (à la torche)/extérieures, confinant les personnages dans une intimité presque étouffante lorsqu'ils sont en intérieur, et ouvrant l'espace dès qu'ils sont confrontés à de majestueux paysages.



Et puis, je ne vais pas me passer du plaisir de vous parler des scènes de combat qui sont simplement à tomber. Ici, pas de musique. On garde simplement les sons naturels diégétiques et on sublime les sons qui accompagnent les mouvements et les coups. Le résultat est époustouflant: un ballet quasi silencieux, où l'attente et la tension sont soudainement rompus par le coup porté, d'une vivacité et d'une fulgurance incroyable, qui atteint rapidement sa cible.



Et y'a Shu Qi. Shu Qi, qui est l'illustration même que la génétique est une grognasse. A 39 ans, elle est tout à fait crédible en fille d'une vingtaine d'années. Mais pire, elle encore plus belle que lorsqu'elle avait une vingtaine d'années et qu'elle était déjà la muse de Hou Hsiao Hsien (Millenium Mambo). Elle est l'interprète idéale de ce personnage magnifique, ce mélange de froide machine à tuer, de profonde solitude, qui porte sur ses épaules pas frêles du tout l'honneur d'une famille, la paix d'une contrée, qui malgré ce qu'on attend d'elle, continue de juger de ce qu'elle doit et peut faire, et quand il est judicieux de le faire, en son âme et conscience. Elle est cette sévère incarnation de la justice, qui ne demande qu'à être un simple être humain. Et Shu Qi, passée de la jolie fille douce et adorable de ses jeunes années à cette femme d'un aplomb, d'une classe indéniable, parvient très subtilement à nous faire passer le conflit intérieur de ce personnage. Pourtant, elle ne doit pas avoir plus de 5 lignes de dialogue durant tout le film, et elle semble pratiquement impassible. Et bon sang, elle atteint la prestation de Charles Bronson dans Il était une fois dans l'Ouest. Le kung-fu, la compassion et la beauté en plus.



Voilà, désolée, tout cela était un peu fouillis, mais finalement, je crois que j'ai réussi à dire ce que je voulais en dire. Mais je garde ce post ouvert à des modifications par la suite, parce que je suis certaine que de prochaines visions du film me donneront certainement du nouveau grain à moudre.





mardi 22 mars 2016

Jorodowsky's Dune: bienvenue à Egoland



Alors voilà, aujourd'hui, on va parler d'un documentaire assez formidable sur un film légendaire pour plusieurs raisons, Dune, adaptation filmique du chef d'œuvre de Frank Herbert. D'abord, c'est un film d'Alejandro Jodorowsky, réalisateur culte, notamment du premier midnight movie tout aussi culte, El Topo. Ensuite, pour son casting de rêve: Moebius, HR Giger (le papa de la créature d'Alien au niveau visuel) et Criss Foss (illustrateur britannique de couv de bouquins de science-fiction, spécialisé dans le design de magnifiques vaisseaux) pour l'aspect visuel, Dan O'Bannon pour les effets spéciaux (le papa d'Alien en tous cas du scénario), Orson Welles, David Carradine, Dali, Amanda Lear, Mick Jagger devant la caméra et Pink Floyd et Magma pour la musique. Mais surtout, ce film est une légende pour la bonne raison qu'il n'en a jamais été tournée une image.

Je sais que ce documentaire de Frank Pavitch (réalisé quand même en 2013, il a donc lui aussi dû subir quelques difficultés au niveau de la distribution, j'imagine), était très attendu des fans de Jodo, qui sont très nombreux. Et j'avoue que j'avais moi aussi très envie de le voir. Parce que moi aussi, je suis un peu fan, mais pas de Jodorowski, plutôt de la série de romans de Frank Herbert qui m'a complètement retournée à sa lecture durant mon adolescence. Un peu déçue (et qui ne l'a pas été?) de l'adaptation de Lynch, j'attendais beaucoup des informations sur ce film qu'on présentait comme "le plus grand film à n'avoir jamais existé". Il me semble important de notifier cela en préambule, parce que vous allez voir que j'ai un point de vue assez particulier sur ce documentaire que j'ai beaucoup apprécié, mais que je vois, d'après ce que j'ai pu lire jusqu'à présent, peut être différemment que d'autres personnes.



Là où je pense que mon avis pourrait différer de manière importante de beaucoup tient notamment à ma manière de considérer le cinéma, sa création et mon amour pour Dune, le roman, qui fait que j'interprète l'histoire que raconte ce documentaire d'une autre façon. Par exemple, pour moi, le film Lost in La mancha, sur un autre film mythique jamais terminé de Terry Gillian, c'était l'histoire d'un tournage maudit où une malchance foutrement tenace s'attachait à détruire complètement le film, c'était la loi de Murphy en action: tout ce qui pouvait aller mal se produisait, dans un enchaînement de circonstances aussi tristes que paradoxalement drôles. Pour moi, l'histoire de l'échec de Dune est bien différente. J'y vois ici l'illustration même des entreprises ambitieuses qui pourraient être formidables, mais qui sont dynamitées de l'intérieur par la personne-même qui les porte, pour cause d'enflement de melon proche de l'explosion. C'est ce que moi j'y vois, et je vais expliquer pourquoi, mais ce qu'il y a de bien avec ce film, c'est que son interprétation dépend vraiment de la façon qu'on aura d'approcher la vision du cinéma et celle du personnage incroyable qui est dépeint ici, Alejandro Jodorowsky.



Parce que là, en terme de personnage hyper romanesque, on a quand même du lourd. Jodo est fantasque, parfois drôle, parfois affabulateur, parfois manipulateur, passionné, fou, provocateur, parfois carrément flippant. Et sa manière de raconter son histoire en fait une folle aventure. Mais c'est un personnage très ambivalent et suivant sa propre sensibilité, on peut le voir différemment. Je comprends que certains, qui apprécient son cinéma, ait pu voir en lui un immense artiste, intransigeant sur son art, et prêt à tout pour réaliser ses rêves, une victime de l'industrie du cinéma, un exemple à suivre. Moi, perso, ce mec me fout grave les jetons, la preuve:

1. Les motivations
Jodorowsky le dit dès le départ. Son ambition, pour ce film, c'est "d'ouvrir l'esprit des jeunes gens" et de créer un film qui serait un véritable "messie" pour les jeunes générations, leur permettant de ressentir les effets de la drogue sans prise de drogue. Mouais, alors je suis peut-être un peu trop terre-à-terre ou méfiante, mais ce qui peut paraître révolutionnaire pour certains, c'est pour moi limite, voire carrément creepy pour un mec de plus de quarante balais... Les gurus, c'est vraiment pas mon truc.
Et puis, les trucs spirituels, faut savoir que c'est pas des masses ma came. C'est pour ça que si je reconnais à Jorodowsky un vrai talent de créateur d'image fortes et belles, je ne suis ni une fan de son surréalisme, et encore moins de ses délires ésotérico-poético-démurgio-psychédéliques. Je suis comme ça, pour moi rien ne vaut un scénario solide et bien écrit, j'aime qu'on me raconte des histoires que je peux comprendre sans avoir pris de substances prohibées. Attention: j'aime le foutraque, mais j'aime aussi la logique. C'est pour ça que j'aime autant des auteurs comme Herbert ou Philip K. Dick: dans le monde où leurs histoires se déroulent, elles sont profondément logiques, et délivrent un message bien loin d'être complètement perché. Bref, le truc de hippie sur le retour qui veut ouvrir le troisième œil de la nouvelle génération pour qu'elle le suive dans son délire cosmique, au mieux je trouve ça zarb, pédant et condescendant ("Allez, les petits, je vais vous apprendre la vie"), au pire je trouve ça dangereux, dégueulasse et révoltant.

2. La passion
Je comprend qu'on fasse tout son possible pour qu'un projet de film arrive à son terme. Mais il y a des extrémités auxquelles il me semble que ce n'est pas souhaitable.
Pour Dune, Jodorowsky a voulu que son propre fils, Brontis Jodorowsky, joue le rôle principal. Le gamin a 12 ans. Il décide donc de l'entrainer à en faire un guerrier. Voilà donc le petit Brontis, qui a déjà dû être exposé à poil en plein cagnard pour El Topo, à devoir subir plusieurs heures d'entrainement physique par Jean-Pierre Vignau (spécialiste des arts martiaux et ancien mercenaire) par jour, 7 jours sur 7. Y'en a qui aurait contacté les services sociaux pour moins que ça...
Après, Jodo, tel Abraham, dit clairement qu'il était tout à fait prêt à sacrifier son fils s'il le fallait pour le film, qu'il était même prêt à se couper les bras. Bon rassurons-nous, le gamin s'en est très bien sorti, au point même où plusieurs fois dans le film, il nous semble qu'il est beaucoup plus responsable que son père.
Donc voilà encore un point qui fait que ce cher Jodorowsky, c'est un être que j'aurai moyennement aimer côtoyer...

3. Le guru
Si y'a un truc qu'on peut pas enlever à Jodorowsky, c'est un charisme et un pouvoir de persuasion assez dingue, mais que je trouve aussi assez flippant. Il a réussi à réunir autour de ce projet une équipe de malade, et en ce qui concerne l'aspect visuel, à obtenir des résultats absolument sublimes. Les storyboards et les dessins présentés sont beaux à crever, et lorsque le film se met à les animer, on a un rendu superbe. Mais bon sang, quand on voit que ce mec a réussi à convaincre O'Bannon de vendre tout ce qu'il avait pour venir à Paris travailler sur son film, et que lorsque personne n'accepte de financer le film, le pauvre O'Bannon se trouve sans un rond, dans un pays étranger, ça fend le coeur. Parce que réussir à convaincre des gens pour un projet, c'est cool, mais quand le projet ne se fait pas, faut pas oublier qu'ils ramassent aussi.



4. Le viol de Franck Herbert
Dans une métaphore au bon goût de vomi, Jodo n'hésite pas à comparer l'adaptation qu'il a fait du roman Dune à un viol (mais avec amour, hein? on n'est pas des bêtes!). Et pour le coup, je suis plutôt d'accord avec lui.
D'abord, et ça je ne sais pas si c'est dû au scénario de Dune ou à la focalisation qu'a choisi le documentaire, mais on ne parle ni des personnages féminins formidables du roman, Jessica, le Bene gesserit, ou Alia (qui est pour moi le personnage féminin de roman le fascinant qu'on ait jamais écrit). Et on ne parle pas non plus des Fremen, les hommes du désert qui initient Paul.
Mais surtout, surtout, Jodorowsky change la fin. Parfois changer la fin sur une adaptation, c'est pas grave. Mais parfois, quand tu trahis le propos de l'oeuvre de base et que tu la tord pour qu'elle corresponde à ton message, ça peut être gênant et ici, ça l'est pour moi.
C'est comme quand Disney adapte la Petite Sirène d'Andersen. Désolée pour le spoil, mais dans le conte, la petite sirène perd tout à la fin: l'amour, les jambes, la vie et elle est changée en écume. Moralité: ma chérie, ne quitte jamais tout pour un mec, tu pourrais t'en mordre les doigts (ouais, bon c'est pas vraiment ça, mais la vraie moralité est tellement triste). Chez Disney, le prince est en fait amoureux d'une méchante sorcière et pas d'une gentille autre fille, Ariel parvient à le récupérer, elle se rabiboche avec sa famille, et ils vécurent heureux, etc... C'est un peu comme si Roméo et Juliette fondaient une famille hein? L'histoire perd un peu en tragique...
Ben là on n'en est pas loin. Le roman comme le film semblent se terminer par la victoire de Paul. Sauf que dans le film, Paul se sacrifie (ça arrive après dans le cycle) et la planète Dune devient une terre de verdure formidable (ça aussi, ça arrive plus tard). Bref, un Christ est crucifié, c'est la paix dans le monde, tout va bien. Sauf que le cycle de Dune ne raconte pas tout à fait ça. Ca reste tout de même une série qui si elle a une dimension ésotérique assez importante, reste assez focalisée sur le pouvoir, la difficulté de l'exercer sans exaction, de garantir la paix et la liberté, et combien tout cela est fragile (parce que l'héritier de Paul, Leto, c'est quand même le pire dictateur qu'on puisse imaginer). Bref, pour moi ça véhicule donc un message très différent, beaucoup plus naïf que celui des romans et en allant plus loin, puisque Jodorowsky n'hésite pas à afficher ses visées philosophiques, une idéologie différente. C'est tout à fait personnel, mais l'idée même du Messie, d'une seule personne qui change complètement le monde en s'instillant dans l'esprit de l'humanité entière, je trouve ça très flippant...

5. L'incorruptible, victime du méchant mercantilisme d'Hollywood
Je comprend qu'on puisse admirer la ténacité et l'intransigeance de Jodorowsky qui ne veut pas changer d'un iota sa vision du film. Sauf qu'à écouter et lire beaucoup de choses sur le sujet, on a l'impression qu'il s'est heurté à une haine viscérale des producteurs hollywoodiens contre le réalisateur, que ces méchants vilains opportunistes qui veulent faire de l'art une industrie ont tout fait pour faire péter le projet.
Mais le film explique très bien que ce n'est pas tout à fait ça: Jodo demande 5 millions de dollars sur un budget de 15 millions de dollars (ce que je trouve quand même sous-évalué vu l'ambition technique du film) pour un film de, tenez-vous bien, pas moins de 12 heures. Pourtant, Seydoux le dit lui-même, pour eux, "Tout était génial, sauf le réalisateur". Suis-je la seule à penser qu'il est assez raisonnable qu'un studio accepte de donner de l'argent à un film en contrepartie d'un projet qui soit effectivement financièrement réalisable et exploitable en salle? Que demander qu'on revoit la durée du film à la baisse, histoire que les spectateurs puissent aussi subvenir à leurs besoins bien naturels soit plutôt justifiée? Que s'inquiéter du fait qu'il y ait peu de spectateurs qui souhaitent bien se soumettre à un film d'une telle longueur et de se dire qu'il va être difficile de travailler avec un réalisateur qui ne lâche rien, même pas une négociation sur cette même longueur soit tout à fait compréhensible?
L'ambition, à un moment, c'est bien, mais pour moi, on bien au-delà dans ce cas-là, on est dans la mégalomanie. On aura beau dire que les studios c'est des pas beaux qui possèdent cet argent qui gâche tout en sortant de ses poches des liasses de billets de 200.00 € et en disant que c'est de la merde (ce qui ne peut choquer que nous, les pauvres, les cons, les impies, pour qui l'argent a une valeur), j'ai pourtant bien l'impression que si Jodorowsky avait accepté des concessions à mon avis tout à fait réalisables et compréhensibles sans s'entêter dans un projet titanesque (et ici, je parle plus du bateau avec Leo dedans que des personnages mythologiques), on aurait peut être eu droit à un très chouette film. Et j'avoue que là, moi, je me suis sentie limite colère: t'as une équipe de gens plus talentueux les uns que les autres prêts à donner le meilleur d'eux-mêmes pour un projet auquel ils croient, tu as la possibilité de faire quelque chose de formidable au prix de quelques concessions et tu dis non? SERIEUX? Je trouve ça d'une incroyable tristesse.
D'abord parce que les concessions, tous les réalisateurs en ont fait, et c'est dans les contournements que le cinéma est le plus intéressant. Hitchcock voulait parler de cul. Le code Haynes lui interdisait de le faire frontalement. A-t-il fait un caprice en disant, "ben puisque c'est comme ça, je ne fais pas de film?" Non, il a juste créé les scènes les plus suggestives de l'univers en contournant le code.
Et puis pour moi, le cinéma, c'est un art, oui, mais un art collectif. Et qu'un film, ce n'est jamais le film d'un seul homme. C'est toujours le film d'une équipe. et je trouve que cette intransigeance de la part du réalisateur, c'est un coup portée à toute son équipe, qui a travaillé si dur et s'est parfois sacrifiée. Si on veut faire un art uniquement personnel, on se tourne vers la littérature, la peinture ou même la vidéo! Encore une fois, le sort réservé à O'Bannon me donne envie de pleurer.
Et quand Jodorowsky accuse presque son équipe de trahison pour avoir travaillé ensemble sur Alien par la suite, c'est quand même assez écœurant.



Bref, vous l'aurez compris, Jodorowski n'est franchement pas une personnalité avec qui j'aimerais passer une soirée. Mais bon sang, c'est sans conteste un formidable personnage de cinéma! Et la manière dont le documentaire l'approche, laissant tout autant le soin à ses amateurs qu'à ses pourfendeurs d'y voir matière à rêver ou à s'énerver est particulièrement réjouissante. Sans compter, je n'en ai pas parlé jusqu'à présent, mais c'est loin d'être anecdotique, que la bande originale de Kurt Stenzel est une pure merveille, qui vaudrait à elle seule le coup de voir le film. Que vous aimiez ou pas Jodo, vous avez sûrement quelque chose d'intéressant à pêcher dans Jodorowsky's Dune.