pelloche

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mardi 16 juin 2015

The Duke of Burgundy: des femmes et des papillons (Hallucinations collectives)



The Duke of Burgundy (qui sort demain sur les écrans) était un de ceux que j'attendais le plus cette année et lorsque je l'ai vu au programme des Hallucinations collectives, je trépignais d'impatience (et encore, j'ai de la chance, comme vous, j'aurais pu attendre le mois de juin). La raison de cet enthousiasme: la simple évocation du réalisateur, Peter Strickland.

De Peter Strickland, je n'avais vu qu'un film, mais bon sang, quel film: Berberian Sound Studio, qui m'avait complètement conquise. Un film hommage au Giallo (vous savez, les films de suspens horrifiques italiens, dont Dario Argento est probablement le fer de lance), avec un intérêt profond pour le son au cinéma (sujet ô combien passionnant) et une bande originale du groupe tout simplement génial Broadcast. Une merveille de poésie, d'humour, d'amour du cinéma qui avait scotché mon derrière à mon siège et un sourire persistant à mes lèvres, en mode Joker. Alors quand j'ai su que son nouveau film sortait, j'étais très excitée.



Pourtant, le pitch de départ ne m'attirait pas plus que ça: un amour sado-masochiste lesbien contrarié, ça aurait été n'importe qui d'autre, j'aurai fui en hurlant, parce que ça peut tellement vite tomber dans le porno soft prout prout, au mieux, dans la série Z pouet pouet au pire. Bref, comme sujet casse-gueule, il aurait pas pu trouver mieux.

Mais encore une fois, Strickland réussit un coup de génie. Il arrive à utiliser les codes d'un genre suranné (ici, l'esthétique 70's du film érotique), à les magnifier, et grâce notamment à l'humour, mais aussi à une belle implication auprès de ses personnages et à son talent de réalisateur, à créer un truc complètement inédit, encore une fois poétique, beau et merveilleusement espiègle.


Dans un pays d'Europe indéterminé, à une époque qui l'est tout autant, dans une société mystérieusement peuplée uniquement de femmes qui semblent se passionner pour les bibliothèques et les papillons, une lépidoptériste (une spécialiste des papillons), Cynthia, entretient une relation amoureuse et sado-masochiste avec la jeune Evelyn. C'est plutôt cette dernière, qui entretient un goût prononcé pour l'humiliation, qui pousse sa compagne à suivre, de manière assez répétitive, les scénarios qu'elle imagine à la virgule près. Cynthia commence à se lasser de ces jeux de dominante/dominée auxquels elle ne prend pas plus de plaisir que ça, et souhaiterait avoir une relation plus traditionnelle, et aussi plus confortable (parce que le SM, ma bonne dame, c'est pas de tout repos).



Comme je le disais, on joue beaucoup avec les codes du film érotique italien et français des années 70: une belle image filtrée, deux très belles actrices, des tenues à la fois guindées et affriolantes (la costumière, Andrea Flesh, porte bien son nom), une magnifique bande originale Moriconnesque par Cat's Eyes, des accents européens pas vraiment définissables... L'influence avouée des films de Jess Franco est manifeste. Cependant, Strickland va au-delà du plagiat et délivre un véritable hommage en proposant quelque chose de différend.



Tout d'abord, cela rassurera les plus prudes d'entre nous et décevra les petits coquinous qui voudraient bien se rincer l'œil, le film est assez dépourvu de nudité. Attention, la charge érotique est bien là, dans les paroles, les regards, la tension, les dessous vintage (je vous préviens, je vais me répéter, mais merci Andrea Flesh!). Mais pas de scène frontale, et plus de frou-frous que de fri-fris...


Mais surtout, bien au-delà du sexe, ce que nous raconte formidablement Peter Strickland, c'est une jolie histoire d'amour, une histoire d'amour dans laquelle se reconnaîtront tous les couples qui ont passé la phase passionnelle du début de leur relation. Quels compromis accepter? Comment intégrer le quotidien à la relation amoureuse? L'amour suffit-il? Bref, comment faire pour qu'une relation dure, et qu'il devient difficile, au jour le jour, de continuer à jouer un rôle désirable qu'on ne se sent pas toujours capable d'endosser.

Cynthia est formidablement interprétée par Sidse Babett Knudsen (de la série Borgen). Elle joue parfaitement cette femme très amoureuse, qui accepte de jouer la froide et sévère bourgeoise en talons aiguilles, alors qu'elle ne rêve que d'un pyjama pilou, qui boit avec dégoût verre d'eau sur verre d'eau pour combler les désirs de son amante, qui répète son texte devant son miroir pour ne pas la décevoir. Dépassée par les exigences d'Evelyn, qui sous des dehors de soubrette soumise est en fait une sacrée tortionnaire, on prend un plaisir fou à la voir se libérer de son joug pour une soirée d'anniversaire particulièrement drôle.



De son côté, la sublime Chiara D'Anna, avec ses grands yeux innocents et sa jolie voix réussit à camper de manière très subtile l'autorité capricieuse, sous le masque de la soumission. Voir ses yeux s'écarquiller à l'annonce de mobilier très peu conventionnel est un moment savoureux.



Parce que j'insiste là-dessus, ce film est plein d'humour et c'est très important. Parce que oui, les partis pris formels de Strickland sont très forts: un lieu de conte de fée (ça donne vraiment envie de visiter la Hongrie, où le film a été tourné), des scènes de rêves assez psychédéliques, un hommage à un cinéma réservé souvent à une petite population d'amateurs éclairés, des expériences sonores (Strickland est à la base musicien d'électro-acoustique), un montage qui fait s'interroger sur la narration. Tout cela pourrait rendre le film un peu hermétique, une très belle œuvre, certes, mais réservé à quelques happy few esthètes. Une œuvre finalement assez pompeuse.



Mais c'est justement l'humour et toute l'humanité apporté aux personnages qui met cette histoire et cette cinématographie à la portée de tous. Parce que dès que Strickland s'approche dangereusement du film d'art prout prout et qu'il se regarde un peu trop fabriquer son film, il parvient à nous montrer que finalement, il ne se prend pas vraiment au sérieux. Et cet humour, cette façon de dynamiter la beauté formelle, le jeu de séduction et la solennité du désir (pour les personnages) et de l'art (pour le film) par la banalité du quotidien, c'est ce qui a fait mon bonheur de spectatrice. Parce qu'à aucun moment, je n'ai eu l'impression que Strickland me regardait de haut, que j'avais le conviction qu'il voulait absolument m'embarquer avec lui dans son univers et qu'il le faisait de la meilleure manière qui soit: en me faisant aimer ses personnages (Je voudrais pas en rajouter une couche, mais sur des audaces de réalisation équivalentes, j'aurais aimé qu'Innaritu en fasse autant). Parce qu'avec un pitch pareil, et une telle identité visuelle, je ne m'attendais pas du tout à ce que j'ai finalement vu: une tendre, drôle et authentique histoire d'amour. Parce que si l'on soulève le satin et la dentelle, c'est pour voir battre un cœur...


mercredi 10 juin 2015

Séance de rattrapage: Les nouveaux héros



Moi, y'a un truc qui m'énerve, mais alors qui m'énerve vraiment, c'est les gens qui s'acharnent sur les films pour enfants et en particulier ceux de Walt Disney pour passer leurs nerfs, sans même voir les films. A les entendre, mettre un enfant devant un film d'animation (enfin, pour ces gens là, on parle de "dessins animés", hein, parce qu'ils n'ont pas vu de film d'animation depuis Bambi) est tout simplement criminel: ça va les abêtir, ça va leur donner une mauvaise idée de la femme (je vous ai dit, ils se sont arrêtés à Bambi, pour eux, la vision de la femme dans le film d'animation, c'est cette cruchonne de Blanche-Neige), ça va les garder à un stade régressif (parce que nous, quand on a les yeux qui brillent à l'évocation de Chantal Goya, on est des adultes responsables), c'est trop violent (parce que la vie, ça l'est pas) ou au contraire, ça n'est pas assez réaliste (parce que quand tu regardes un film de Woody Allen, c'est hyper réaliste... t'as vu à quoi ça ressemble un appartement de prolo dans Blue Jasmine?). Bref, l'animation, c'est le mal, c'est caca-boudin, faut pas que les enfants y touchent sous peine d'attraper le syndrôme du "Cocamachodébile".

Et bien, à ces gens là, j'ai juste envie d'écrire une petite prescription pour les soigner de leurs a priori grotesques sur les méfaits du cinéma sur nos chères têtes blondes, brunes et rousses: une heure quarante-deux minutes des Nouveaux Héros, sorti en février dernier, jusqu'à disparition des symptômes de langues-de-vipérite. Parce que ce film de Disney, que je n'ai malheureusement vu que récemment, va leur prouver par A+B que non seulement ils ont tort, mais également que si nous pouvions transmettre à nos enfants toutes les belles idées que contient ce film, le monde deviendrait formidable.

Rapidement, qu'est ce que c'est que ce film: A San Fransokyo (un rêve de ville, hybride de San Francisco et Tokyo), Hiro, un petit génie de l'électronique utilise ses talents à gagner de l'argent aux combats de robots. Son grand frère, Tadashi, compte bien lui montrer qu'il pourrait en faire quelque chose de bien plus intéressant et l'invite à visiter l'atelier high tech de la fac dans laquelle il étudie et à rencontrer ses camarades, tous plus geeks et sympathiques les uns que les autres. Il en profite également pour lui présenter le projet sur lequel il travaille: un robot infirmier nommé Baymax, un Bibendum aux petits soins pour ses patients. Mais la tragédie couve et Hiro va devoir prendre des décisions importantes et devenir un héros.

Ce film, c'est juste une petite merveille, et vous allez voir, ça explose tous les vilaines idées pré-conçues des détracteurs du film d'animation.

1. "Ca rend bête"


Qui sont les nouveaux héros? Des scientifiques hyper inventifs, un labo de jeunes chercheurs philanthropes qui prouvent une nouvelle fois, si c'était encore à prouver, qu'être un geek, c'est pas que jouer avec des technologies rigolotes. Ca peut être bien plus cool que ça: être un scientifique, ça peut aussi vouloir dire qu'on essaie de trouver les moyens de rendre le monde plus beau, plus pratique, plus fun et parfois même plus humain (parce que l'invention au centre du film, c'est quand même un robot infirmier).

Ce qu'il y de génial dans ce film, c'est qu'on parle de super héros. Mais des super héros qui ne sont pas nés avec de super pouvoirs: ils se les sont fabriqués. La génération DIY est en marche, c'est pas beau, ça?

Un film qui donne pour modèle des étudiants brillants et passionnés, qui oeuvrent pour le bien de l'humanité, quelqu'un trouve quelque chose à y redire?

Alors non, ça ne rend pas bête, et si ça peut créer des vocations, youpi youpla boum!

2. "Ca donne une mauvaise idée de la femme"

Dans la bande des nouveaux héros, il y non pas 1 mais 2 personnages féminins, aussi cools et différents l'un que l'autre. Parce que oui, y'en a un peu marre que dans une bande, la fille soit juste caractérisée comme étant "la fille" et qu'il n'y ait qu'un modèle auquel pourrait souscrire une petite fille. Car, comme pour les garçons, ils sont multiples. Mais là, en plus, elles sont tous les deux scientifiques, ce qui montre au petites filles qu'elles sont pas obligées de se cantonner au littéraire et qu'elle sont tout aussi inventives et techniques que les gars, non mais!


L'une d'elle, c'est Gogo Tomago, une dingue de vitesse et de physique, bien féministe, qui ne rêve que de défier la vitesse de la lumière. Son moto: "Woman up!" La classe absolue!



L'autre, Honey Lemon, est une grande fille à lunettes, fan de rose et de chimie, parce que oui, on peut être girly si on en a envie et tabasser grave dans un labo scientifique, même pas peur!



Du coup, on se retrouve avec 2 super modèles féminins, ce qui montre aussi aux femmes de demain qu'elles ont la liberté de s'exprimer telles qu'elles sont, et que l'intelligence, le courage et la technique n'ont rien à voir ni avec leur manière de s'habiller, ni avec leur caractère personnel.

J'ajoute à cela une super tante jeune qui tient un café, et qui élève seule deux gamins, et qui sait toujours les soutenir.

Et ben si je pouvais en avoir au moins autant dans la plupart des films destinés aux adultes, je me sentirai comblée.

3. C'est régressif/ c'est pas réaliste



Sans vouloir trop spoiler le film, il faut savoir que Hiro va vivre une expérience très douloureuse, et qui fait grandir d'un coup, celle du deuil.

Ceux qui ont déjà dû aborder le thème de la mort et de la perte d'un proche avec un enfant savent combien c'est délicat. Et bien ici, le film s'en sort très bien et est très émouvant (ce qui, comme d'habitude avec moi, équivaut à un jerrycan de larmes).

On ressent la colère d'Hiro face à cette injustice, et on découvre qu'il faut du temps pour s'en remettre, et être bien entouré, même quand on aurait plutôt envie d'être seul. On découvre aussi qu'on n'oublie jamais les êtres disparus, ni ce qu'ils nous ont enseigné, mais qu'on doit peu à peu réapprendre à vivre.

Alors non, la vie n'est pas toujours rose, elle est parfois même une fieffée garce, mais elle vaut la peine d'être vécue. C'est souvent une leçon qu'on met longtemps à comprendre, même pour des adultes... Et qu'un film de Disney nous aide à ça, ben moi je trouve ça génial.



4. "C'est trop violent"



Je ne suis pas sûre que faire croire à un enfant que la violence n'existe pas soit très bénéfique. A mon avis, il va comprendre que c'est faux très très vite. Mais lui démontrer que la violence n'est pas une bonne solution, et qu'elle ne fait souvent qu'engendrer la violence, parfois au prix de victimes collatérales, ça me semble pas mal du tout.

La morale des Nouveaux héros est en cela assez édifiante. On nous fait comprendre que la colère est compréhensible, tout comme le désir de vengeance. Mais que la mise en pratique de cette vengeance n'engendre que de nouvelles injustices et une violence sans fin. Personnellement, je n'avais pas vu de film qui dénonce autant la loi du Talion depuis Dead man walking. Encore une fois, le propos et l'histoire sont intelligents, et tout sauf manichéens: il n'y a pas de "méchants" à proprement parler (sauf peut être une grosse multinationale), il y a juste des gens blessés, qui ne réagissent pas de la bonne manière à la douleur qu'on leur cause.

Alors quand nous, les adultes, on aura compris ça, on pourra peut-être se permettre de critiquer les films d'animation.

5. Et si t'es toujours pas content, je peux plus rien faire pour toi



Parce qu'en plus d'être intelligent, juste, très émouvant, ce film est hyper fun. Les gags sont très drôles, les personnages bien campés, les références rigolotes, les inventions très enthousiasmantes, les répliques parfaites (je suis morte de rire rien qu'à me remémorer le "hairy baby") et Baymax est trop choupinou d'amour. Alors pour cette fois, n'hésitez pas à planter votre gamin devant un écran. Faites même mieux: rejoignez-le, parce que même nous, on a encore tout à apprendre...







mardi 2 juin 2015

We did need another heroin: Mad max Fury Road


Ayéééé! Je l'ai vu. Le fameux nouveau Max le taré, j'y suis enfin venue, et en 3D s'il vous plait! Parce que oui, ça faisait un moment que je voulais voir ce film. Pas que je sois une fan absolue de la série (en fait, je n'aime ni le premier, ni le troisième, mais j'ai beaucoup d'affection pour le second), mais la bande annonce qui montrait une sorte de caravane (pas celle de tes grands-parents en Ardèche, mais celle du désert, très bien évoquée par Ellington, moins par Chazelle ;-) ) à la violence délirante, à la sécheresse post-apo, à l'esthétique mécanique et graisseuse m'a mis dans un état d'enthousiasme fou. J'ai gardé mon pied sur l'embrayage pendant plusieurs semaines, j'ai fait ronfler mon moteur, la main sur la clé de contact et dès que j'ai été en mesure de le voir en salle (très tard, il est vrai), j'ai démarré au quart de tour.



Et je peux vous le dire, je n'ai pas calé une seule fois, aucune panne d'essence, j'ai même jamais eu à toucher les freins: j'ai foncé, tête baissée, grand sourire ouvert aux moucherons, pendant les 2h du film, sans voir le temps passer ni la route défiler, allant "ptêtre au Paradis mais dans un train d'enfer".

Pour ceux qui seraient passé à côté, je vous rappelle l'histoire. Dans un monde post apocalyptique où l'on manque de tout, d'eau, de pétrole, de bouffe et de bonnes manières, Max (Tom Hardy) n'a plus toute sa tête. Héros solitaire qui a pété les plombs après le meurtre de sa femme et de son gosse (Mad Max 1), la perte de son toutou (Mad max 2), il est hanté par les gamins de Mad Max 3. Comme tout le monde, il survit, comme tout le monde, il est désespéré, comme tout le monde, s'il est encore là, c'est un miracle. Sauf quand il se fait choper pour servir de réserve sanguine (en ces temps, il ne fait pas bon être de rhésus O).


C'est ainsi qu'il va se retrouver, bien malgré lui, à la poursuite de l'Impératrice Furiosa, qui doit être un peu tarée aussi, parce qu'elle a décidé, à elle seule, de sauver tout un groupe de jeunes femmes des griffes du chef de guerre Immortan Joe, que ce dernier utilise comme esclaves sexuelles et poules pondeuses. Leur alliance va faire des étincelles...



Je dois vous avouer un truc: depuis que j'ai vu ce film, quelque chose a changé dans ma vie: je suis devenue Furiosiste, oui, une furiosiste intégrale. J'ai toujours été Ripleyienne, j'ai eu une petite phase à vide  et rêvais de voir enfin une nouvelle héroïne de ce calibre et, à mon grand étonnement, c'est Miller qui a réalisé ce rêve (faut dire ce qui est, le premier Mad Max, c'est quand même pas l'éclate au niveau du perso féminin qui tabasse). Alors bien sûr, y'a eu Mulan, Kill Bill et Boulevard de la mort. Mais l'héroïne qui ne cherche ni à être jolie, ni à être sexy, qui n'est pas une gamine, qui a un passé, une évolution, des raisons de se battre, des valeurs, et qui n'a pas besoin d'une histoire d'amour pour exister (on le sait, à Hollywood, une femme doit TOUJOURS être amoureuse), à part Ripley, y'en n'a pas eu tant que ça. Un vrai personnage, quoi, pas juste une jolie fille qui a encore plus la classe parce qu'elle sait se castagner, un caractère écrit, fouillé, admirable!



Tout ce qu'on a dit est donc vrai, ici, le vrai héros n'est plus le fameux Mad Max que sa démence et sa fatigue (ça fait quand même 30 ans qu'il en prend plein la tronche, le pauvre) commencent pas mal à entraver, c'est vraiment Furiosa qui prend le relais ici. A tel point qu'on se demande si ce film n'a pas été fait pour introduire cette nouvelle héroïne pour une nouvelle série. Je ne sais pas vous, mais à la sortie de ce film, je n'ai eu qu'un mot en tête: PREQUELLE

Parce que le film est écrit ainsi: on est constamment dans l'action mais on apprend par bribes des indices sur les personnages et, derrière celui de Furiosa, il y a un mystère qui vaut largement un film: une volonté de rédemption pour une faute inconnue, la perte d'un bras dans des circonstances qui le sont tout autant, l'évocation d'un enlèvement et d'une mère morte, d'une histoire de famille bien pourrie. Tout ça, ça hurle la préquelle à venir, et c'est tant mieux, parce que je crève d'envie de la voir.



Alors voilà, la raison première pour laquelle aller voir Fury Road, c'est ça, c'est ce personnage génial et sa très bonne interprète. Mais attention, ça ne veut pas dire que ce soit le seul personnage intéressant. Loin de là. Ce qu'il y a de très beau dans l'écriture de ce film, c'est qu'aucun des personnages n'a été laissé au hasard. Tout a été parfaitement écrit. Derrière chacun, même les "méchants", il y a une histoire, une histoire faite de douleurs et d'espoirs, parce que pour survivre dans un monde aussi hostile, on en a nécessairement subi les premières, et eu besoin d'une bonne dose des seconds. C'est encore plus fort chez les personnages d'un certain âge, notamment pour les femmes qu'on découvre dans la dernière partie du film. C'est un grand bonheur de voir l'âge comme un signe de force, parce que c'est exactement ce qu'il représente dans ce film: quelqu'un qui a réussit à vieillir, c'est quelqu'un qui a réussit à se battre assez longtemps pour y parvenir. On imagine à peine ce qu'ils ont dû endurer pour en arriver là. C'est donc mathématique: plus on est vieux, plus on est un dur à cuire. Et ça, c'est classe!



De plus, pour chaque personnage, on nous pousse à nous interroger sur leur passé, leur parcours dans le film et leur destin à suite de celui-ci: quelle est la vie des courtisanes dans le harem? Qui sont-elles? D'où viennent-elles? Que deviennent-elles une fois qu'elles ont enfanté? Comment éduque-t-on un jeune guerrier à n'aspirer qu'à la mort au combat? Que faire une fois qu'on a échappé au pire? Comment reconstruire une société viable, égalitaire, quand tout manque? On prend vraiment à cœur le devenir de tous, mais aussi de notre Maxou d'amour.



Parce que moi, contrairement à beaucoup de nostalgiques de tonton Mel, j'ai adoré l'interprétation de Tom Hardy. Il n'en fait pas trop, et, marmonnant sans cesse, il campe parfaitement cet ermite un peu taré à la générosité involontaire. On le sent épuisé par la survie solitaire et quotidienne, hanté par la mort de tous ceux à qu'il a aimés, et on comprend sa volonté de ne pas s'attacher, par peur de perdre à nouveau. Il est rugueux, fort et vulnérable, et on sent chez lui l'énergie du désespoir. Il en fait un personnage sombre et torturé, qui aimerait bien s'en foutre et devenir aussi nihiliste que cette société qui n'a pas de sens, mais dont l'humanité se manifeste malgré lui. Une belle réussite.



Et puis bon, il faut quand même parler de l'essentiel: de la poursuite infernale, de l'odeur de cambouis, de la caravane de l'enfer. Parce que c'est sûr, si vous n'aimez pas l'action trépidante et les machines incroyables, ce film n'est pas pour vous (en même temps, c'est Mad Max, vous vous attendiez à quoi?). La première poursuite du convoi de Furiosa est tout simplement époustouflante. Une bonne demi-heure la tête dans le guidon, à accrocher les accoudoirs du fauteuil de cinéma comme au pommeau de vitesse. L'action a beau être foisonnante avec des personnages, des véhicules et des péripéties multiples et simultanées, le montage est magistral et on comprend tout ce qui se passe (ça a l'air d'une évidence, mais c'est très facile de perdre ses repères dans ce genre de scène). C'est d'une beauté formelle incroyable, du Métal Hurlant sur pellicule, avec une stylisation des machines et des costumes formidables. Mention spéciale au char du guitariste, une sorte de joueur de tambour qui scande la marche de guerre à grand coups de riffs assassins, un bonheur de bande son diégétique! Sans compter que la scène en question est pratiquement muette: pas de dialogue sinon quelques ordres et hurlements furieux, la musique et le vrombissement des moteurs: un truc de dingue, puissant et jouissif qui donne envie de se prosterner aux pieds de Miller, qui à soixante ans, n'a rien perdu de sa maestria, bien au contraire (quand je vous dis que plus on vieillit, plus on est un dur à cuire!)

Alors voilà, pour moi le contrat est rempli, bien au-delà de mes attentes:
- De l'action de malade, qui te prend les tripes et les peint au cambouis: check.
- Des personnages bien écrits, qui ont un vrai parcours: check.
- Une vraie grand personnage féminin, qu'on attendait depuis longtemps, et qu'on a envie de retrouver très vite: Double check. Parce que Tina avait raison sur une chose: c'est pas d'un nouveau héros dont on avait tous besoin, mais bien d'une nouvelle héroïne au nom qui sonne comme un cri de guerre: FURIOSA!!!










lundi 25 mai 2015

Séance de rattrapage: Whiplash, not quite my tempo...


J'avoue ne pas avoir été très active sur ce blog ces derniers temps. Normal, je profite de mes vacances. Du coup, comme j'écris de bien loin, je dois dire que je suis passé à côté de la bourrasque cannoise (pas grave) et que je n'ai pas encore vu Mad Max (là, ça l'est sûrement) parce que j'ai trop de choses à voir ici pour fréquenter une salle de cinéma...

J'ai cependant eu le temps de voir quelques films, que j'avais ratés ces derniers temps au cinéma et même si vous en avez déjà entendu beaucoup parlé, j'ai quand même bien envie d'en rajouter une couche.

On commence avec Whiplash, un film de baston musicale de Damien Chazelle qui raconte l'histoire d'un jeune virtuose de la battoche qui fait face à un très méchant professeur qui trouve que le meilleur moyen de faire sortir ses tripes à un artiste, c'est de lui couper la bidoche, de lui faire faire des abdos jusqu'à ce que ses 7 mètres d'intestin se soit dévidés puis de lui demander de sauter à la corde avec. Le tout à 180bpm. Cool, on parle de death metal aujourd'hui? Bah non, c'est du jazz, mais ça reste aussi subtil que du Slayer.

Vous l'aurez compris, je n'ai pas, mais alors pas du tout aimé ce film qui a reçu beaucoup de critiques positives, et je m'en vais vous expliquer pourquoi en quelques points:

1. Si tu veux que j'aime ton film, fais-moi aimer ton personnage

Et oui déjà ça commence mal, parce que le personnage principal est un petit roquet arrogant, arriviste et autocentré au possible. C'est pas la faute du pauvre Miles Teller,  acteur qui fait ce qu'il peut avec ce qu'on lui a écrit et qui est finalement une tête à claque et des membres au click tout à fait crédible. On sent qu'il y a du boulot, là derrière, de la performance (dieu sait combien cette notion est importante dans le film), mais que ce n'est pas au service d'un rôle très aimable. Parce que moi, cet Andrew Newman, j'ai passé une partie du film à vouloir lui mettre un coup de boule, l'autre à m'en foutre royalement. Je n'ai absolument pas réussi à avoir une quelconque compassion pour cette petite ordure prête à marcher sur tout le monde pour réussir, à renier sa famille (son père est un loser de professeur de lycée -la honte-, il préfère se choisir un père spirituel qui s'il est un tortionnaire, a la mégaclasse en t-shirt moulant noir), à être imbuvable avec la seule nénette qui est parvenue à ne pas fuir devant son melon gigantesque. Parce que oui, c'est le genre de mec qui, quand il veut reconquérir le coeur de la belle qu'il avait traité comme une grosse bouse, n'hésite pas à lui dire "Oui, je sais, j'ai pas été très cool, mais je joue avec mon band ce week-end, ça te dirait de venir me voir me la raconter à mort?".



Son antagoniste, J.K. Simon, qui reprend simplement le rôle du Sergeant Hartman de Fool Metal Jacket: non seulement c'est le sosie de R. Lee Earney, mais en plus y'a une scène hommage de fat bashing pour que tu comprennes bien la référence. Encore une fois, ce n'est pas bien la faute de l'acteur qui fait ce qu'on lui demande et sait parfaitement être odieux, comme s'il était le fils naturel de Cruella d'Enfer et de l'Orangina Rouge, avec un côté j'me la pète que même Miles Davis à côté, c'est l'humilité incarnée.



Du coup, si les combats de coqs ne t'intéressent pas et que tu aimes bien t'attacher à des personnages, passe ton chemin ou apprend à développer ton syndrome de Stockholm, parce que les deux zigotos ne vont pas évoluer d'un iota pendant tout le film: les deux vont s'obstiner dans l'arrogance et l'égocentrisme. Chouette non?


2. La caméra n'est pas une batterie

Déjà, en musique, je ne suis absolument pas une adepte de la performance virtuose. Je suis capable d'être admirative devant un solo de gratte au bas du manche, devant une vitesse de frappe de double phénoménale, mais pour moi, ça reste du spectacle, pas de la musique. Parce que moi ce que j'aime c'est la mélodie, où le moment d'exploit ne se déploie que s'il est nécessaire.Ce que j'aime c'est les musiciens qui sont capables d'atteindre ces sommets, mais ne le font qu'au moment où c'est justifié, pas juste pour me montrer qu'ils peuvent le faire. Ce que j'aime, c'est la reine de la nuit qui atteint la note la plus haute quand elle est arrive au climax de sa folie vengeresse.

Ben pour la caméra, c'est pareil. J'aime les plans audacieux, les beaux mouvements de caméra, mais il faut qu'il soit justifiés. Sinon, ça devient ce que j'appelle du "cinéma de l'épate".

Qu'est ce que c'est le cinéma de l'épate? C'est celui qui consiste à dire "Eh tu l'as vu mon beau panoramique/travelling/fondu, etc?" Parce que tout ce qu'il y a à remarquer dans ton plan, c'est la manière dont tu l'as fait.

Alors oui, Chazelle sait tenir une caméra, y'a pas de souci, mais il fait tout pour qu'on le remarque. Il nous fait "un solo de caméra". Oui, son plan à la steadycam dans l'orchestre de Fletcher au début du film est très bien fait. A quoi il sert? Ben , euh...

C'est dommage, parce qu'à mon avis, il traite son film comme une performance musicale: la virtuosité est là, on peut être épaté, mais on ne peut pas être ému (t'as déjà chialé à un concert de free jazz?). Pour moi, ce qu'il y a dans l'image doit toujours être plus important que l'image elle-même.




3. Si la musique c'est ça, je préfère devenir sourde

Qu'on ne se méprenne pas, j'ai rien contre le jazz, encore moins si c'est du Duke Ellington et j'avoue que la musique qu'on entend dans Whiplash est très belle.

Non, mon problème, c'est la vision de musique qui est décrite dans le film. Une vision à laquelle je ne souscrit pas du tout. Si on s'intéresse à la manière dont fonctionne les motivations des personnages, la musique, c'est tout sauf une affaire collective. Ici, la musique c'est un truc d'égo. les autres ne sont là que pour soutenir un talent individuel, ou comme menace personnelle. Pour moi, un jazzband, c'est tout sauf ça, mais je dois vivre chez les bisounours qui pensent que le plaisir de la musique est dans l'émulation collective des artistes qui prennent plaisir à s'écouter et à jouer ensemble... Parce que grâce à Whiplash, j'ai appris que la musique, c'était juste un moyen de montrer qu'on était plus fort, plus beau, plus puissant.

Et puis la musique, c'est pas un truc de gonzesse. Y'a qu'une seule fille dans toute l'école de jazz, et c'est la seule qu'on entend réellement jouer faux. On vous l'a dit la musique, c'est comme le concours de celui qu'a la plus grosse: c'est un truc de mâle! Les filles, ça y comprend rien, y'a qu'à voir la pauvre copine du héros, qui n'a aucun objectif dans sa vie (loseuse!) et n'a pas grand intérêt si ce n'est créer un contraste avec le personnage principal.


4. Et finalement, c'est quoi la morale?

Ben la morale, c'est que le meilleur moyen de moucher un gros con arrogant qui t'opprime c'est de faire exactement ce qu'il attend de toi et de devenir à ton tour un gros con arrogant. Après, vous pourrez vous respecter, là-haut, dans votre monde de gros cons arrogants et vous foutre de la gueule des pauvres débiles en bas qui font de la musique pour le plaisir (losers!).

Et là, je peux le dire, j'ai proprement détesté le film. Ca arrive peu souvent, je peux être déçue, je peux ne pas apprécier un film mais y voir certaines qualités. Mais là, je n'aurai aucune indulgence. Le boulot est bien fait: c'est bien réalisé dans l'ensemble, bien joué, mais le tout pour une histoire et un résultat tout simplement abject.

Alors moi je laisse le jazz de New York à Damien Chazelle et je retourne à New Orleans



jeudi 30 avril 2015

Beyond Clueless: "A teenage dream's so hard to beat..."

Parce que l'adolescence est à jamais indissociable de la musique, je me devais de faire référence en titre pour ce film à une chanson. J'ai hésité entre Teenage Angst de Placebo, Teenage dream de Katy Perry, Teenage riot de Sonic Youth et puis bon, sans trop de débat avec moi-même, c'est Teenage Kicks des Undertones que j'ai choisi pour illustrer ce documentaire assez impressionnant sur le Teen movie: Beyond Clueless, sorti cette semaine sur les écrans.



Le terme de documentaire est assez générique et ne rend pas bien compte de ce qu'est cet objet filmique que j'ai eu la chance de voir en avant-première avec présence du réalisateur, Charlie Lyne. En fait, ça ressemblerait plutôt à une conférence assez pointue sur le film pour ados, sa construction, ce qu'il raconte, avec pour base un montage d'extraits très bien choisis dans une collection aussi personnelle qu'éclectique (je regrette simplement que les films les plus anciens n'aillent pas au-delà des années 90 - Breakfast Club, quoi!!!).


Ca a l'air un peu rébarbatif comme ça, mais en fait, ça ne l'est pas du tout. C'est même assez passionnant. D'abord, et c'est mon cœur de teenageuse 90's qui parle, la narratrice qui va nous expliquer la psyché adolescente de ce genre de film n'est rien moins que Fairuza Balk, la jolie et inquiétante sorcière du teen-movie wican, Dangereuse Alliance. Sa belle voix éraillée analyse les tourments adolescents comme présentés par les films qui leur sont destinés, et ajoute beaucoup à la poésie du film. Tout comme la BO pop acidulée et nostalgique des formidables Summer Camp, un duo britannique à voir absolument sur scène si vous en avez l'occasion. En fait, entendre un de leur morceaux au générique a été ma principale raison de vouloir voir ce film. Charlie Lyne avoue lui-même qu'après avoir passé des heures en salles de montage et présenté plusieurs fois son film, la seule chose qu'il en supporte encore, c'est la musique. Vu le travail qu'a dû représenté l'écriture et le montage de ce film, on le comprend.



Concernant l'analyse de Lyne sur le teen movie, elle est très fournie, et pourrait tout à la fois avoir des ambitions littéraires et universitaires, tant elle est pointue, juste et bien écrite, le côté ennuyeux et pédant en moins. L'idée était de prendre au sérieux ce genre, si souvent décrié, et l'analyser avec tout le sérieux duquel on ne lui accordait pas le mérite. Et c'est une véritable réussite, il réussit à débusquer à travers plusieurs chapitres, les grands thèmes et les grandes constructions de ce cinéma, par chapitre. On y apprend comment survivre au lycée et à ses règles intangibles, comment passer ce moment effrayant qu'est la puberté, comment gérer ses pulsions sexuelles, comment s'interroger sur son avenir, comment s'insérer dans la société et afficher son individualité... Et comment le film de teenager, souvent sous couvert de subversion, est en fait souvent formateur, pas dans le sens pédagogique mais plutôt dans le fait de formater les esprits, et c'est assez effrayant...



La liste des films choisis pour illustrer chaque chapitre m'a véritablement réjouie: assez peu de classiques, à part peut-être Lolita malgré moi, mais beaucoup de films moins connus et très intéressants. Si le film s'appelle Beyond Clueless, ce n'est pas pour rien, c'est bien pour s'intéresser à toute cette production au-delà de ce qu'on en connaît (Clueless étant un peu l'étendard de la comédie teen américaine). Au programme des analyses, et dans tous les genres, le film de SF The Faculty, le film d'horreur (dont je suis fan) Jeepers Creepers, la comédie grand guignol La main qui tue, la comédie sentimentalo-rigolote Sex trip, ou la Teen wolfette (que j'ai très envie de voir), Ginger Snap, ou l'invraisemblable et adorable 13 going on 30. Du coup, le film s'accompagne de toute une liste de film qu'on a envie de voir ou de revoir.



Malheureusement, le film a le défaut de ses qualités: le sérieux de son analyse et son côté très écrit le rendent parfois un peu ronronnant et un spectateur que le sujet ne passionnera pas plus que ça pourra vite décrocher.

Ce film, réalisé avec peu de moyens par un blogueur et critique ciné a cependant le mérite de constituer une expérience à part, une véritable étude, images à l'appui, d'un genre trop souvent sous-estimé. Le montage fait la part belle aux comparaisons (qui aurait cru, par exemple, que la scène de baiser en piscine était un poncif du genre?) et aux contrastes, et crée sa propre narration. Mais ce que j'en retire finalement, c'est cette chose assez évanescente que diffuse ce film, qui fonctionne comme un chant d'amour à une époque révolue: un élan de douce nostalgie, un regard amusé et tendre sur son propre âge dit ingrat, celui des amours de cour de récréation...








mardi 28 avril 2015

Blind: Des images plein la tête (Hallucinations collectives)



Pour moi comme pour beaucoup de cinéphiles, j'imagine, une de mes plus grandes peurs est de perdre la vue. Que faire si l'on ne sait plus face à quoi l'on se trouve? Comment réapprendre à vivre sans voir? Comment se souvenir des formes, des couleurs, d'un sourire?

C'est justement le sujet de Blind, d'Eskil Vogt, film norvégien sous-titré en Français "Un rêve éveillé" et qui sort demain sur nos écrans. Parce que quand on ne peut plus voir le monde, il ne reste plus qu'à le rêver.

L'histoire est difficilement pitchable, on va donc commencer au début: Ingrid a perdu la vue. Elle vit avec Morten. Depuis qu'elle est atteinte de cécité, elle n'ose plus sortir de son appartement, ce que lui reproche un peu son compagnon. La journée, qu'elle passe seule en l'attendant, elle tente de se remémorer des images et si sa mémoire lui fait défaut, d'en créer. Ainsi, elle s'interroge sur ce qu'elle ne peut pas voir: Morten se cache-t-il dans l'appartement et l'observe-t-il pendant la journée? A-t-il des aventures? Tout ce qu'elle ne peut plus constater de ses yeux, Ingrid l'imagine et elle oscille sans cesse entre doutes réels et fantasmes amusés où se croisent Morten, Elin, une jeune mère célibataire et Einar, un homme retranché dans sa solitude.



Le film part donc d'une question simple: que se passe-t-il dans la tête de quelqu'un qui n'est plus en mesure de voir? Que peut-on avoir comme certitude quand croire, ça ne peut plus être voir? La question est très intéressante et finalement assez vertigineuse. Comment savoir de quelle manière l'être qu'on aime réagit à une blague si on ne peut plus le voir sourire? Faut-il se dire qu'on sourit? Peut-on faire confiance aux autres, et mettre sa vue, voire sa vie entre leurs mains? Comment être autonome? Comment se faire à cette nouvelle vie?

Toutes ses questions, Ingrid se les pose, elle cherche, s'interroge, explore. Et surtout, elle crée. En effet, comme Ingrid ne peut plus voir le monde autour d'elle, et qu'elle ne se sent pas encore capable d'y participer, elle l'invente, le transforme à l'envi. En un mot, elle écrit. Blind devient alors un véritable examen du processus créatif, de ses joies et de ses frustrations, d'autant plus fortes ici que l'écriture devient la seule activité signifiante pour Ingrid, qui a du mal à trouver sa place et sa raison d'être dans ce monde auquel elle a du mal à revenir.



Je dois avouer avoir beaucoup aimé ce film, même s'il cela ne m'est pas apparu de manière évidente après sa vision, lors des Hallucinations Collectives. Mais c'est un film qui s'est lentement installé, et qui m'a plus touché que je ne l'aurai pensé. C'est un film qui s'insinue, des images, des expressions qui restent ancrés dans la mémoire, peut être déformées par le temps comme pour Ingrid mais qui laissent cependant un impression durable, le souvenir d'une expérience à part.

Le personnage d'Ingrid est absolument formidable et Eskil Vogt nous le fait rencontrer progressivement au gré de ses journées passées devant son ordinateur. Il n'hésite pas à proposer un personnage complexe, qui n'est pas uniquement défini par son handicap, très humain. Cette Ingrid est têtue, fantaisiste, drôle, réfléchie, séductrice et capricieuse, tout simplement touchante. On a envie de la suivre à travers ses doutes et les affres de son imagination, à la recherche d'un nouvel équilibre et surtout, d'un nouvel enthousiasme. Elle est interprétée avec beaucoup de justesse par Ellen Dorrit Petersen qui lui transmet ce formidable mélange de concentration et d'espièglerie.



Le reste du casting est également très bon, d'autant plus que les personnages sont doubles, triples voire même plus, puisqu'ils changent au gré des inspirations d'Ingrid. Mention spéciale à Marius Kolbenstvedt (c'est dans des moments comme ça que je suis contente d'avoir un blog écrit et pas une chaine Youtube) qui interprète un personnage pas évident de solitaire accro chronique au porno, mais qui rêve de grand amour.



La qualité de la réalisation est aussi à souligner. Eskil Vogt sait filmer les intérieurs comme personne, y déceler l'humain qui suinte derrière la déco scandinave. Parce que derrière le blanc, le bois, les tasses de thé, il y a du désir et de la peau. Sa caméra sait approcher les personnages et leur donner toute leur humanité, toute leur beauté. Il sait nous les faire aimer. L'ambiance du film est très belle, elle épouse parfaitement les états d'âmes d'Ingrid et nous fait partager, de l'intérieur, ses conflits. Le tout est soutenu par une bande originale au top: parce qu'entendre dans un même film Françoise Hardy et Sonic Youth, moi ça m'enchante, tout comme voir des appartements qui débordent de collections de vinyls et de posters de Morrissey... Il faut souligner aussi des idées de montages formidables et très drôles, que je ne peux pas trop dévoiler ici sans gâcher une partie de votre plaisir. mais quand vous verrez le café-bus, vous comprendrez.



Blind nous parle aussi beaucoup de la solitude et de l'exclusion: celle des handicapés, mais aussi des timides, des étrangers. Il met en avant les évènements qui ont suivi les attentats de 2011 en Norvège: la solidarité nationale, l'élan d'amour et de vie généralisé provoqué par cet évènement traumatique, puis le délitement progressif de cette union. Un constat qui sonne juste chez nous par les temps qui courent.



Enfin, il faut dire que ce film est simplement une magnifique histoire d'amour. Il m'a d'ailleurs semblé que la sélection des Hallucinations collectives cette année était très love love (entre Duke of Burgundy dont on reparlera en juin, Spring et Blind, on a eu droit à de très belles histoires d'amour). La relation entre Ingrid et Morten est à la fois simple et splendide, elle s'inscrit parfaitement entre le quotidien et le fantastique, elle est grave et joyeuse. C'est une vraie et adorable histoire de couple. Et je l'avais déjà dit pour Spring, je le redis pour Blind: il ne faut jamais passer à côté d'une belle histoire d'amour...









mercredi 22 avril 2015

Oldies but Goodies: L'île du Dr Moreau (Hallucinations collectives)



Dans la collection Oldies but Goodies, un film vu aux Hallucinations Collectives, dont j'avais pu voir des remakes, mais jamais l'original, un film d'épouvante de la Paramount, l'Ile du Docteur Moreau, de 1933.

Grand bien m'en a pris car ce classique maintes fois repris, pas toujours pour le meilleur (à mon humble avis, ce n'est pas très grave si vous faites l'impasse sur le Frankenheimer de 1996 avec le grand duo de cabotineurs Marlon Brando et Val Kilmer) est ici assez formidable.

1932. Les films d'aventure et d'épouvante fonctionnent plutôt bien. La Paramount a décidé d'adapter un roman H.G. Wells, plutôt un bon choix puisque peu d'écrivains peuvent se targuer d'avoir inspiré autant de films, et pas que des moindres, s'il vous plait: L'homme invisible (et ses suites), La machine à explorer le temps, La guerre des mondes. Le studio choisi L'île du Docteur Moreau, un roman de science-fiction et d'aventure trépidant.



L'histoire est celle d'un naufragé qui se retrouve après quelques péripéties sur une île mystérieuse et si petite qu'elle n'est pas indiquée sur les cartes. Il découvre qu'elle est dirigée de main ferme par le Docteur Moreau, un scientifique aux pratiques qui semblent douteuses, et qu'elle est habitée d'étranges personnages, mi-humains, mi-animaux...

Pour interpréter le Docteur Moreau, exilé d'Angleterre sur cette petite île, on choisit l'acteur britannique Charles Laughton. Ce n'est alors que son deuxième grand rôle dans un film américain, et il n'a pas encore réalisé son unique film et immense chef d'œuvre, La Nuit du chasseur. Il accepte le rôle, mais bien loin du personnage et ayant pour ce scientifique aux ambitions grandiloquentes et adepte de la vivisection une véritable aversion, il va transférer tout ce dégoût dans son interprétation. Il crée ainsi un personnage odieux, suintant et fourbe, d'un vice et d'une pédanterie dingue. Tu m'étonnes que Marlon se soit cassé les dents dessus après ce tour de force. Parce qu'il faut bien le dire, l'élément le plus effrayant dans ce film, c'est bien Laughton. Laughton et son fouet, Laughton et son costume blanc, Laughton et sa loi, Laughton et ses sourires en coin, Laughton et sa volonté de devenir le dieu vivant d'une société qu'il a forgée de toutes pièces. Le voir torturer de pauvres créatures, la mèche plaquée de côté, un léger sourire à ses lèvres boudeuses a quelque chose d'un ice bucket challenge. La légende veut que Laughton se soit inspiré de son dentiste pour créer ce rôle... à mon avis, il aurait dû en changer...



Les autres membres du cast ne sont pas mal non plus. On passera vite fait sur le couple de héros Richard Arlen et Leila Hyams, qui s'il font une performance très honorable, n'ont rien de bien excitant, pour passer au grand mystère du film, l'argument de vente de celui-ci, l'élément wow du film: la femme panthère. Je dit la femme panthère, mais c'est exactement comme ça qu'elle est nommée au générique. Parce que oui, à l'époque aussi on aimait faire le buzz, et que comme dans les freak shows, on aimait faire croire que nous n'étions pas face à des êtres humains, mais des êtres hybrides. En fait, La femme panthère, c'est simplement Kathleen Burke, une jolie pépette de 19 ans aux yeux envoûtants et à la démarche féline, qui est une parfaite vamp à l'allure animale. Malheureusement pour elle, ce film sera un peu une malédiction, puisqu'on ne lui proposera par la suite que des rôles similaires.



Et puis, pour les amateurs, il y a aussi Bela Lugosi. Oui, Monsieur Dracula, exactement. Mais je dois l'avouer, si je n'avais pas lu son nom au générique, je ne l'aurais pas deviné. Il joue un rôle assez secondaire, "Le diseur de loi" et est complètement grimé. Mais sa performance est excellente, même meilleure que dans certains Dracula où il avait tendance à partir un peu trop dans l'expressionisme. Là, il est juste, émouvant et bien flippant sous sa masse de poils.



Si l'on s'intéresse au maquillage, justement, il y a de quoi réjouir tous les fans d'effets spéciaux. Ils sont tout bonnement splendides et n'ont rien à envier aux maquillages actuels, des griffes de la femme panthère à la truffe de l'homme chien, tout colle parfaitement et participe à créer des personnages qui ont une véritable caractérisation.

Le résultat, c'est un film qui fonctionne très bien sur tous les plans. Le film d'action et d'aventure est trépidant, on ressent la moiteur de la jungle, le danger qui rode, le brouillard autour de l'île et l'on ne s'ennuie pas une seconde. Le film d'épouvante a été, pour moi, une sacrée révélation. Comme je le disais précédemment, Laughton n'y est pas étranger. Mais en dehors de ce fameux docteur, il y a des éléments d'une violence assez inouïes, dont des scènes de vivisections qui, si elle ne montrent pas tant que ça, suggèrent parfaitement l'horreur contenue dans "la maison de la douleur". Pas étonnant que le film ait été censuré au Royaume Uni lors de sa sortie! Mais le pire reste vraiment l'horreur que suscite la société créée par Moreau: une société totalitaire, où tout semble calme et contrôlé (la violence et les armes sont interdits, sauf s'ils sont utilisés par le docteur), mais qui peut se renverser au moindre grain de sable dans le rouage de la machine. Et lorsque cette société retourne à son état d'origine, son état sauvage, c'est une révolution sanglante, un chaos à la fois nécessaire et barbare: celui de la nature qui reprend ses droits...