De Todd Haynes, j'avais aimé jusqu'alors tous les films que j'avais vus. Je l'avais découvert avec Safe (et par la même occasion, Julianne Moore). Puis il y avait eu Velvet Goldmine, qui a longtemps été un de mes films de chevet (Ewan Mc Gregor en Iggy Pop, une ode au glam rock et au très très regretté Bowie). Et puis, surtout, il y a eu Loin du Paradis. Celui-là ne pouvait tout simplement pas être un film de chevet, parce qu'il aurait été impossible de se coucher tous les soirs en chialant comme un veau. Tout m'avait bouleversé dans ce film: le triangle amoureux interdit dans les années 50, la toujours merveilleuse Julianne Moore, les 2 trop rares Dennis (Quaid et Haysbert), l'élégance de la réalisation et des costumes et l'émotion, la grande, la vraie du mélodrame qui vient vous cueillir l'air de rien, sans effusions de sang, de torrents de larmes ou d'hurlements de tristesse. La vraie mélancolie, la puissante tristesse, celle qui est digne, celle qu'on retrouve chez Douglas Sirk et dans In the mood for love, le cœur brisé derrière le rouge à lèvres et les volutes de cigarette.
Du coup, quand à Cannes, j'ai vu qu'il présentait une histoire d'amour impossible entre 2 femmes se passant dans les années 50, je savais que je verrai Carol. Et je l'ai vu il y a quelques jours.
On va déjà commencer par ce qui me semble le plus évident et indéniable dans ce film: sa beauté plastique incroyable. Tout est absolument sublime, à commencer par l'image. La lumière d'hiver, blanche et grise, qui domine le film est somptueuse. Elle crée une atmosphère douce et intime qui abrite parfaitement l'histoire d'amour entre ces deux femmes, et les enveloppe dans un brouillard de fumée de cigarette dans lequelle se diffuse au crépuscule les lumières orangées des abat-jour, comme pour dissimuler leur amour tout en douceur aux yeux du monde. Les talents de réalisateurs de Todd Haynes ne sont plus à prouver. La caméra, sans être intrusive, suit avec une belle élégance ces deux personnages. Tout est savamment dosé, pour qu'on se concentre sur les personnages et qu'on épouse sans s'en rendre même compte leur fascination l'une pour l'autre, leurs pensées, par des inserts sur des parties du visage de l'être aimée, la mise en valeur du velouté de la peau, des lumières qui défilent sur une vitre de voiture. Ca a l'air tout simple, c'est virtuose en rien, mais c'est juste, c'est subtil, c'est, comment dire en termes 50's... c'est chic!
Les années 50, parlons-en... J'étais aux anges: le mobilier, les voitures, la nourriture, le maquillage et les costumes, bon sang les costumes. C'est Noël pour tout les fétichistes vintage (dont je suis, je dois bien l'avouer), dans les plus menus détails (l'ouverture dans le dos du col de la robe grise de Carol, je craque).
Et puis il y a deux actrices sublimes, deux très beaux personnages dont on a nous aussi envie de tomber amoureux. Cate Blanchett est formidable dans la peau de cette femme fatale, ce fantasme ambulant qu'est Carol. On comprend tout de suite la fascination qu'elle peut exercer sur
Et au niveau émotion, me direz-vous? Combien ce film vaut-il sur l'échelle de la Madeleine (oui, j'ai décidé d'appeler comme ça mon outil d'évaluation très scientifique de potentiel lacrymal d'un film)?
Et bien, pour vous dire la vérité, j'ai passé une bonne partie du film (au moins jusqu'au 2/3) un peu déçue. Ce que je voyais était très beau, les personnages me plaisaient, leur histoire aussi, ça avait tout pour me toucher, mais non, bizarrement, je ne ressentais pas grand-chose si ce n'est un plaisir de spectatrice séduite. Même pas mal, en somme.
Mais c'était sans compter sans le backlash. J'aurai dû me souvenir que c'était exactement ce que je m'étais dit pendant une bonne partie de In The mood for love: c'est beau, mais c'est un peu artificiel, non? Et ben BIM, même effet qu'avec la scène de l'homme qui parle à des arbres dans le film de Wong Kar Wai. J'ai littéralement fondu en larmes sur la magnifique scène de fin (sérieux, cette scène, c'est le comble du romantisme). Ca c'est toujours le pire. Parce que chialer dans le noir, toute seule, passe encore. Mais continuer à sangloter quand la lumière s'allume, en sortant du cinéma, sur le chemin du retour et une fois assise sur mon canapé, c'est l'effet kiss cool qui pardonne pas. Et j'ai compris pourquoi j'avais craqué comme ça. Parce que oui, tout est joli, tout est bien fait, alors on regarde les jolies choses en oubliant presque que derrière tout ça, il y a une belle histoire, que derrière toutes ces jolies choses, ces gestes délicats, ces paroles policées, il y a des sentiments, des désirs, des émotions, il y a la chose la plus bouleversante qu'on ait filmée, qu'on a toujours filmée et qu'on continuera de filmer tant qu'on aura des caméras: une histoire d'amour tragique. Alors on se laisse bercer par les belles images et de manière subliminale, sans même avoir l'air d'y toucher, ce qu'il y a derrière peut nous atteindre et nous renverser sans qu'on s'y attende. Et en ce qui me concerne je suis complètement tombée dans le panneau. Je me suis laissée ferrée par l'élégance de la mise en scène, la beauté plastique, et j'ai été prise totalement au piège. Et j'espère qu'on m'y reprendra bientôt.



