Ca faisait un sacré bout de temps que je n'étais pas allée au cinéma. Et là, ces derniers temps, compte tenu d'un gros trop-plein de stress, d'excitation et de je-sais-plus-où-donner-de-la-tête (parce que, pour la petite histoire, Girlie Cinéphilie prépare un changement de ville et aime pas les déménagements et démarches administratives), il était nécessaire, à la limite du vital, de me ressourcer dans une salle obscure. Et j'avais choisi ce qui me semblait le film parfait pour ça:
Captain Fantastic, un film familial sur le changement, l'aventure et l'apprentissage.
Captain Fantastic raconte donc l'histoire d'une famille singulière, celle des Cash. Les Cash habitent au fin fond d'une forêt où ils ont créé leur petit coin de paradis. C'est ainsi qu'ils ont choisi de vivre: à l'écart du monde contemporain, selon leurs propres valeurs, et c'est ainsi qu'ils ont aussi décidé d'élever leur six enfants. Les Cash, ils pourraient être des survivalistes, mais ils sont trop de gauche. Ils pourraient être amish, mais ils sont trop athées et préfèrent fêter un Noam Chomsky Day que Noël. Ils pourraient être anarchistes, mais ils ont foi dans la constitution américaine. Ils pourraient être vegans, ou rawistes, mais ils chassent à l'arme blanche. Ils pourraient être hippies, mais ils aiment les Guns and Roses. Ils pourraient être anti-sciences et technologies, mais ils discutent physique quantique au coin du feu. Bref, les Cash, c'est juste un homme et une femme, qui ont décidé de tout plaquer, leur famille, leurs gros diplômes, leur max de flouze et leur carrière pour aller élever leurs gamins loin de tout, et pouvoir mettre en pratique toutes leurs théories éducatives. Mais tout n'est pas aussi rose que dans leur utopie, puisque Mme Cash souffre de bipolarité, est internée et finit pas mettre fin à ses jours. Ben Cash se retrouve donc seul avec ses enfants et lorsqu'il appelle ses beaux-parents, on lui fait comprendre qu'il n'est pas le bienvenu à l'enterrement de sa femme. Contre toute attente, il se lance quand même avec ses enfants dans le voyage, ce qui va permettre à ces derniers de découvrir un monde qu'ils ne connaissent pas, le nôtre.

Et bien voilà un film qui m'avait séduite dès la bande-annonce, et qui m'a donné très très envie: un film indépendant sur une famille hors-norme, Viggo Mortensen dans un rôle plus lumineux et original que d'habitude (même s'il ne peut pas s'empêcher d'ouvrir les portes avec panache, il y peut rien, c'est plus fort que lui, Viggo, il lui faut sa scène d'ouverture de porte qui tabasse), un sujet ô combien intéressant quand le monde qui nous entoure ne nous inspire
qu'une chanson de Björk (Toi lecteur, tu viendras te cacher avec moi?), une tribu de jeunes comédiens apparemment assez époustouflants, une ambiance à la fois drôle et émouvante. J'en attendais donc pas mal, j'en attendais peut être trop. Et j'ai été un peu déçue.
Sur certains points, cependant, le film a totalement répondu à mes attentes. Déjà côté interprétation. Clairement, je pense que c'est le point fort de ce long-métrage qui a la chance d'avoir des comédiens complètement impliqués et sacrément talentueux quelque soit leur âge. Il y a Viggo Mortensen, bien évidemment, qui profite largement de l'opportunité qui lui est donnée de jouer un rôle un peu moins monolitique pour nous montrer tout ce qu'il sait faire. Et laissez-moi vous dire que sa palette d'acteur est aussi colorée que son costume d'enterrement dans le film (oui oui, celui qu'on voit sur l'affiche). Il apporte au personnage une ambiguité qui manque un peu à l'écriture, je trouve, mais il est surtout drôle, enthousiasmant, émouvant et parfois sacrément énervant. Quant aux six gamins, ils sont tous formidables et de même, je trouve que leur simple présence et interprétation apporte beaucoup aux personnages écrits (vous allez le comprendre, c'est surtout sur l'écriture que j'ai de grosses réserves). Donc, comme ils le méritent, on va tous les citer. D'abord Georges Mc Kay, dans le rôle de Bo, l'ainé, impressionnant d'équilibre (dans tous les sens du terme) et de maturité, adorable dans sa soif de découvrir le monde et l'amour, très émouvant. On a déjà vu ce jeune britannique dans
Pride et je crois pas me tromper beaucoup en disant qu'on le reverra sûrement souvent dans les années à venir. La jolie Samantha Isler joue la douce Kielyr, tout en nuance, et nous fait profiter d'un très beau filet de voix sur une reprise de
Sweet Child of Mine qui m'a un peu fait fondre (bon forcément, si on me prend par les Guns...). Annalise Basso, qui joue l'athlétique Vespyr est tout simplement solaire, elle irradie complètement, ça change des films d'horreur dans lesquels on est habitués à la voir. Nicolas Hamilton, qui a obtenu le rôle peut-être le plus difficile de la fratrie s'en sort très bien en jeune révolté. Je crois que c'est vraiment le personnage que j'ai préféré dans ce film, peut être parce que c'était celui que je trouvais le plus et mieux écrit, le moins caricatural, et le plus réaliste. Et je crois vraiment que la prestation du jeune acteur n'y est pas pour rien. Enfin, les jeunes Shree Cooks et Charlie Shotwell sont absolument adorables. Malheureusement, leur rôle n'a pas beaucoup d'autre fonction que de présenter des gosses "cromignons", mais on sent qu'il y a un chouette potentiel et qu'ils s'amusent bien.

Côté image et mise en scène, pas grand chose à reprocher non plus, bien au contraire. La lumière est très belle et lumineuse, et met parfaitement en valeur les paysages des grandes forêts américaines. Il y a même des choses que je trouve visuellement très intéressantes. Par exemple, j'aime beaucoup la manière de figurer le souvenir de sa femme pour le personnage principal, je l'ai trouvée vraiment belle et émouvante, même si pas complètement originale. Elle lui apparaît dans ses rêves, penchée au-dessus de lui. Elle est un peu flou,toujours un peu incomplète dans le plan, comme un souvenir qui s'efface doucement, accompagné de toute la douleur qu'il y a à ne pouvoir rendre cette image précise et enfin tangible. C'est d'une simplicité folle, mais c'est dans des moments comme celui-ci que je trouve le film le plus fort: dans des petits moments de grâce, souvent oniriques, qui touchent profondément. Et j'ai d'autant plus été déçue par ce qui va suivre que ces moments-là ont vraiment fonctionné sur moi.
Parce qu'il y a, pour moi, un vrai problème dans l'écriture de ce scénario qui, je vais le dire comme je le pense, est bâclé. Je sais que c'est une critique dure pour un premier film, mais ça m'a vraiment gâché tout le film. Parce que moi, j'avais envie de les aimer ces Cash, j'avais envie de m'embarquer avec eux, mais à force de leur rendre les choses trop faciles, et à manquer à mon avis d'équilibre, j'ai fini par les trouver un peu énervants. Je comprend tout à fait cette envie du scénariste de vouloir défendre le mode de vie des Cash (même si perso, je trouve qu'un modèle d'éducation où les enfants sont coupés du monde est très discutable). Mais pour montrer combien ce mode de vie, même s'il a ses inconvénients (notamment en matière de sécurité), est super, on le mets face à un mode d'éducation qui se veut celui de la société actuelle. Bref, pour montrer combien les enfants Cash sont mignons, intelligents, matures et bien élevés, on les mets face à 2 têtes à claques décérébrées et méchantes, ou à une très bonne famille très coincée qui refuse que leur gendre et leurs petits-enfants viennent à l'enterrement de leur fille. Déjà, je trouve que c'est tout à fait limite au niveau déontologique. En gros, élever des enfants se situent entre 2 extrêmes: le faire isolés dans une forêt en développant leur capacités physiques et intellectuelles, au mépris des règles de sécurité, ou les surchoyer dans un environnement urbain en les abrutissant. Ah si, il propose un autre mode de vie en fin de film, qui lui aussi est un extrême, puisqu'il correspond à une sorte de mythe éternel du pionnier américain, dans une ferme où les enfants effectuent leurs taches avant de prendre le petit déjeuner, dans un silence complet et en révisant leurs devoirs, un sourire de béatitude aux lèvres (J'y crois à mort). Personnellement, je ne connais pratiquement pas autour de moi de famille qui correspondent à ces 3 modes de vie. Et je trouve réellement dommage qu'il n'y ait pas un seul personnage pour représenter un mode de vie qui sache prendre en compte les problématiques du monde moderne ET des valeurs humaines. Ca, c'est le premier point qui m'embête beaucoup.

Mais un deuxième point me dérange beaucoup, beaucoup plus, a à voir avec les conflits des personnages principaux et leurs résolutions. Il y là pour moi un vrai problème, voire une vraie paresse d'écriture. Il n'y a rien que je déteste plus dans un récit qu'un ex machina. Un deus ex machina, c'est le truc d'illusionniste qu'on utilise dans un récit pour sortir "comme par magie" les personnages du conflit dans lequel on les a plongés. Le meilleur ou plutôt le pire exemple de la manœuvre étant le fameux et allergène (en ce qui me concerne) "mais tout ceci n'était qu'un rêve". Le héros est dans la merdouille la plus complète, il va y passer, ainsi que toute sa famille et le reste du monde... mais heureusement, cut, et il se réveille en sursaut: tout ceci n'était qu'un rêve. Moi ça me donne à tous les coups envie de choper le scénariste et de lui infliger un sévère bourre-pif pour avoir perdu mon temps. Bien heureusement, Matt Ross, qui a écrit et réalisé le film (j'ai toujours tendance à penser que faire les 2 pour son premier film, ça paraît beaucoup), ne pousse pas le film jusque là. Mais il aime tellement ses personnages qu'il ne veut surtout pas les faire souffrir et multiplie les incohérences lors des résolutions de conflits.
Bien évidemment, je vais étayer mon propos par des exemples, mais je dois vous prévenir en préambule:
ATTENTION DIVULGACHÂGE
- Deus ex machina 1: le premier chagrin d'amour de Bo
Bo, l'ainé, tombe pour la première fois amoureux d'une fille dans un trailer park. C'est la première fois qu'il embrasse une fille, il est transporté, il s'agenouille devant sa mère et la demande en mariage. Les deux donzelles partent en fou rire. Ecrasé et foulé au sol, se dit-on du petit cœur tout neuf du jeune Bo. Rendez-vous compte: le premier amour, le premier chagrin d'amour, la première humiliation amoureuse, IL VOULAIT L'EPOUSER, bordel! Bah non, il se rase juste la tête pour montrer qu'il est devenu grand, il n'écrase cependant pas une larme (parce que c'est un homme, et qu'un homme ça pleure pas, ça affronte l'adversité), et on en entend plus parler jusqu'à la fin du film. Je veux bien qu'il soit philosophe, mais à ce point là, j'avoue que c'en est limite inquiétant. Youpi!
- Deus ex machina 2: la chute de Vespyr
En voulant enlever son frère retenu de son propre gré chez ses grands-parents, Vespyr, guidée par sa famille, escalade le toit de la grand propriété familiale de ceux-ci. Manque de pot, une tuile s'échappe, Vespyr avec, et elle tombe au sol. On la retrouve à l'hôpital où un médecin nous explique bien qu'elle était à 2 doigts de mourir, mais que grâce à sa vaillante constitution, elle a survécu. Voilà, facile, cela permet une remise en question du papa, et la jeune fille peut ressortir de l'hôpital tout de suite, plâtrée des pieds à la tête mais le sourire aux lèvres. Aura-t-elle quelque séquelle après ça? Non, aucune, youplala!
- Deus ex machina 3: Rellian le rebelle
Rellian en veut à mort à son père, parce qu'il est persuadé (pas complètement à tort) que ce dernier a une part de responsabilité dans le suicide de sa mère. Son père s'excuse et verse quelques larmes, se remet un peu en question, ça suffit au gamin pour oublier sa colère et son trauma. Youplaboum!
- Deus ex machina 4: les grands-parents
Soyons clairs, les opposants principaux de Ben Cash sont ses beaux-parents plein aux as, qui le tiennent pour responsable du suicide de leur fille et s'inquiète pour leurs petits-enfants. Ils ont apparemment assez butés et ils ont décidé d'employer des voies légales et une armada d'avocats pour avoir leur garde. A un moment, on a l'impression qu'ils vont l'avoir, mais les enfants fuguent pour rejoindre leur père. Et puis? Et puis c'est tout! Ben retrouve ses enfants, décide de faire des concessions et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. On entend plus parler des grands-parents qui ont visiblement découvert comme par magie que leur gendre était un père parfait et qu'ils n'avaient pas à intervenir après ce qui est ni plus ni moins qu'un enlèvement. Youplalère!
Voilà, tout cela vous explique pourquoi j'ai eu du mal avec ce film qui aurait pourtant pu me séduire. Parce que oui, ces personnages sont intéressants et très sympathiques, mais à trop les aimer, Matt Ross fait une erreur que n'aurait pas fait Ben Cash avec ses enfants: il les surprotège, il leur rend la vie un peu trop facile et les empêche de réellement s'envoler. C'est bien dommage!