pelloche

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mercredi 24 février 2016

Deadpool: Comic con



En ces temps de grisaille météorologique, sociale et morale, il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir salvateur de la grosse déconne cinématographique. Ouais, y'a des moments comme ça, où on a envie d'envoyer bouler le cinéma réaliste, parce que la réalité on peut plus la voir en peinture, et je parle même pas de la pellicule. On a juste envie d'évasion, de fuite de cerveau, de rires gras, d'action badass et d'une tonne de whatthefuck. On a envie d'arrêter d'être intelligent, juste pour quelques heures, de dire des gros mots, de rigoler comme une débile, de chanter du Wham, d'admirer la plastique parfaite de beaux garçons en vêtements moulant. Et comme 2oolander ne sort que dans quelques semaines et que j'avais salement besoin de me prendre une bonne murge de ciné popcorn-pastiche-pouetpouet, on peut dire que Deadpool est arrivé au bon moment.

Deadpool, vous en avez au moins entendu parler pour ces entrées faramineuses (et, encore une fois, vue l'ambiance actuelle, tu m'étonnes!), c'est un super-anti-héros de Marvel irrévérencieux comme disent les gens polis, gouailleur, pervers, whatthefuckiste (une sorte de nihilisme, mais en très con), violent, et parfois un peu lent de la comprenette. Deadpool, c'est un peu The Mask en plus rouge, Son Goku en moins simiesque, HK forbidden super-hero en moins culotté (je soupçonne vivement les communicants pour Deadpool d'avoir vu ce film méga barré, parce que les affiches posées en mode sexy-craignos, c'est carrément ça).


Très rapidement, pour vous situer un peu la narration. Le film raconte la genèse de Deadpool: un ancien militaire reconverti mercenaire de bas-étage, qui tombe amoureux d'une ancienne prostituée, apprend une mauvaise nouvelle (on va quand même essayer de pas tout vous spoiler) et aura pour seule issue d'accepter d'être transformé en machine de guerre par un supervilain dépourvu de toute compassion pour son prochain: Ajax, aka Francis si on veut se foutre de sa tronche en lui rappelant son vrai prénom qui sent la guitare sèche, la moustache et la sarbacane. Ainsi va naître un héros un peu cheap (n'est pas Bruce Wayne qui veut), pas toujours ni très fin, ni très malin, mais au panache et à la hargne indiscutables: un héros qui veut tout sauf en être un, qui fait des omelettes en cassant beaucoup d'œufs, et qui en a assez pris plein la tronche pour avoir des envies de vengeance irrépressibles.

Bon, on va pas se mentir, Deadpool n'est pas le film de l'année. La réalisation, par Tim Miller, ancien des FX, si elle est honorable dans l'ensemble, ne casse pas non plus 3 pattes à un canard, et c'est pas vraiment au niveau de l'image qu'on en prend plein la gueule. Rien de très moche cependant, si ce n'est le décor palette graphique de la dernière scène dont je suis pas une immense fan. Le scénario n'est pas non plus d'une originalité absolue, on reste dans la grande tradition de la genèse du héros de comics, même si ce héros-là est plus anti- que super-.



Mais il y a tout de même de très bonnes choses à mettre au crédit de ce film. J'ai d'abord plutôt apprécié la construction narrative du film, assez éclatée, permet d'obtenir un récit très dynamique, toujours assez trépidant. On ne s'ennuie pas une minute, et en terme d'Entertainment, on en a pour son argent.

C'est aussi plutôt bien joué, notamment par Ryan Reynolds qui fait, à mon avis, carrément bien le job. Et j'avoue que revoir Morena Baccarin (la jolie Inara de Firefly) fait tout de même plaisir. tous les deux, il forment un joli couple un peu déjanté et se payent même le luxe de quelques scènes véritablement émouvantes et bien écrites. Je citerai notamment une scène chez le médecin qui permet vraiment de s'attacher à ces personnages un peu perdus mais profondément humains.


Et puis surtout, il y a l'humour qui soutient tout le film, qui donne une véritable bouffée d'air délicieusement vicié. C'est cracra, c'est lourdingue, c'est violent, c'est bêta, mais qu'est-ce que ça peut faire du bien! Et heureusement que c'est là, parce qu'il y a quand même une partie du film qui est sacrément noire et désespérée, on pourrait presque parler de torture porn à certains moments (donc, on n'y va pas avec son neveu de 8 ans - et de toute manière c'est interdit au moins de 12 ans). Au niveau de la blague, y'en a pour tous les mauvais goûts: masturbation, drogues, quotidien lessivesque des superhéros sanglants, pipicacaprout... C'est la fête du slip sur les collants, et si c'est pas d'une finesse à toute épreuve, et que ça le fait pas forcément en soirée en ville de dire qu'on s'est bien poilé devant Deadpool, c'est définitivement libérateur. Et en ce qui me concerne, la monde merdique de ce crétin m'a fait oublié le nôtre pendant quelques heures et s'il n'a rien de chevaleresque, il m'aura tout de même vaillamment sauvé d'une grosse morosité bien plombante.


mardi 23 février 2016

Le cinéclub de Potzina: Le cheval venu de la mer



Ce mois-ci, le Cinéclub de Potzina a proposé un joli thème: celui de l'enfance. Il n'a pas été facile de choisir parmi tous les films qui pouvaient se prêter à l'exercice, mais j'ai finalement choisi de vous parler du Cheval venu de la mer, de Mike Newel. J'ai choisi ce film pour plusieurs raisons, d'abord parce que c'est un film que j'affectionne depuis longtemps, et que je revoie assez souvent. Et puis pour inciter notre chère Potzina, qui rêve d'Irlande, à réaliser son rêve: un beau voyage sur l'Ile verte.

Alors ce mois-ci, on part à "cheval vers le far-west" avec deux garçons adorables, Tito et Ossie. Ces deux enfants vivent en banlieue de Dublin avec leur père, John Riley (Gabriel Byrne). Cette famille de travellers (gens du voyage irlandais) s'est sédentarisée après la mort de la mère des garçons, Marie, qui a poussé John dans l'alcoolisme. La vie n'est pas très rose chez les Riley. Les gosses font sécher l'école pour faire la manche et gagner assez pour se nourrir, ne pouvant compter sur leur père, qui boit tout l'argent du ménage. Tout va changer le jour où leur grand-père, encore sur les routes, viendra les voir accompagné d'un superbe cheval blanc. Selon le conteur de grand-père, ce cheval vient de Tir-Na Nog, qui dans la mythologie celtique est la Terre de l'éternelle jeunesse, dont le héros Oisin est parti sur le dos d'un cheval magique dont il ne devait pas descendre sous peine de mourir de décrépitude. C'est pourquoi le beau cheval blanc dont les deux enfants vont s'amouracher porte le joli nom de Tir-Na Nog. Avec lui, ils vont s'enfuir vers l'Ouest, à la recherche de leurs racines et de mille aventures.



Dans les années 80-90, on a pu voir arriver sur les écrans un certain nombre de films irlandais, notamment grâce à deux noms qui ont permis une véritable nouvelle vague de ce cinéma, Neil Jordan ( réalisateur de The Crying Game, Mickael Collins, le magnifique Butcher boy, que j'ai bien failli choisir aussi) et Jim Sheridan (réalisateur de My left foot, The boxer ou du poignant Au nom du père), ce qui a permis au monde entier de découvrir enfin une cinématographie du pays même, loin de l'image idyllique du retour originel Hollywoodien (comme dans the Quiet Man de John Ford) ou de celle parfois biaisée du cinéma britannique. Le cheval venu de la mer peut être sur pas mal de points intégré à cette liste de films, puisqu'en effet, s'il a bien été réalisé par un britannique, Mike Newel, véritable touche-à-tout (Quatre mariages et un enterrement, Donnie Brasco, Harry Potter et la coupe de feu...), tout part bien d'un scénario de Jim Sheridan, que l'on sent porter le film du début à la fin.

Ce scénario est en effet un vrai petit bijou. Il est à la fois tendre et cruel, doux et amer, il mêle réalisme social et merveilleux légendaire, film européen et western hollywoodien, conte pour enfants et drame pour adultes. Et il est terriblement émouvant. J'ai bien dû le voir une bonne dizaine de fois, je n'ai toujours pas réussi à le faire sans pleurer..



Sur l'écran, tout fonctionne plutôt bien. On entre de plein pied dans le monde des travellers coincés entre tradition et modernité, puisque l'on suit le périple du grand-père et de sa roulotte, accompagné de Tir-Na Nog à l'entrée du film: on traverse des paysages à couper le souffle, d'une beauté intemporelle, sur la musique onirique de Patrick Doyle. D'un coup, la musique se tait et est remplacée par un terrible vrombrissement: celui d'un avion passant au-dessus du grand-père, nous signifiant son arrivée en ville, dans la triste banlieue dortoir de Dublin où survivent quelques familles, dont les Riley, dans des conditions pas très formidables. On nous sauve tout de même du misérabilisme grâce à l'humour, mettant en avant l'ingéniosité et l'espièglerie des gamins, que la situation extrêmement dure n'empêche pas de rester des gosses.

C'est définitivement par les thèmes qu'il aborde que le film touche juste. La dimension féérique fonctionne très bien, et garde en elle un mystère effrayant et dangereux. On entre dans les légendes gaéliques par le biais des personnages, qui sont de véritables passeurs et le passage du réalisme social le plus dur au conte fantastique se fait assez naturellement. Mais c'est surtout sur le thème de transmission (des traditions, des valeurs, de l'amour, des secrets) que le film touche juste, dans la relation des trois personnages principaux, John, Ossie et Tito Reilly.



Ossie et Tito sont interprétés par deux jeunes formidables acteurs: le tout jeune Ciàran Fitzgerald (qui a également joué dans The Boxer) et son adorable bouille apporte beaucoup de tendresse au film, quant à Rhuaidhri Conroi, il a un jeu d'une maturité assez exceptionnelle. Ils forment un duo très émouvant et parfaitement crédible. Quant à Gabriel Byrne, il est comme à son habitude impeccable. Et avec l'accent irlandais, son charme indéniable se décuple à merveille.

La réalisation, si elle n'est pas d'une originalité folle, reste cependant tout à fait honorable. La photographie est très belle, d'un grain magnifique qui met très bien en valeur la lumière nuageuse des ciels d'Irlande et les paysages qui défilent d'Est en Ouest. On reste au plus près des personnages et le récit fonctionne bien.



J'ai bizarrement assez de mal à parler de ce film, parce qu'il est foisonnant. C'est à la fois un drame familial, un western, un conte onirique, une fable sur la modernité, un récit initiatique, le portrait d'un pays... Et chacun de ces aspects mériterait à lui seul un post, parce que ce film est une vraie joie d'analyste. D'ailleurs je ne sais pas qui est responsable de la page Wikipédia du film, mais une fois n'est pas coutume, je la mets en lien: elle comporte une très chouette analyse qui mérite vraiment le détour et permet d'approcher toute la richesse de ce long-métrage.

Je conseille donc vivement de voir ce film, qui a eu son petit succès en 1993 mais qui mériterait bien d'être remis au goût du jour. Alors on rembourre ses culottes, et on grimpe sur Tir-na Nog pour un voyage inoubliable vers l'Ouest.














mardi 16 février 2016

Séance de rattrapage: The Grandmaster, Wong Kar Wai


Ce week-end, cela ne vous a pas échappé, c'était la St Valentin. Et moi, à la fin des années 90, je suis tombée folle amoureuse. Un vrai coup de foudre, une évidence, un truc qui m'a terrassée, m'a fait pleurer, m'a fait rire, m'a émerveillée, m'a fait voyager. Oui, à la fin des années 90, à l'approche de mes 20 ans, j'ai commencé une grande histoire d'amour, qui a connu quelques cahots, surtout ces dernières années, mais une belle histoire quand même. A la fin des années 90, alors que Hong Kong se voyait rétrocédée à la Chine, je découvrais le cinéma de Wong Kar Wai avec Fallen Angels et j'en tombais irrémédiablement raide dingue. Je crois que cette histoire a culminé un soir de St Valentin, justement, où je voyais pour la seconde fois le somptueux In the mood for love dans un cinéma londonien mythique, malheureusement menacé de fermeture, le Curzhon Soho (si vous le connaissez, foncez signer la pétition). Ce mélo d'un romantisme fou et d'une nostalgie absolue m'a définitivement bouleversée à la seconde vision, plus encore qu'à la première (peut-être pour des questions de maturité, de situation personnelle) et je garde de ce soir-là un de mes plus beaux souvenirs de cinéma.

Donc, même si mon histoire d'amour avec le cinéma de Wong Kar Wai a eu ses hauts et ses bas (surtout depuis 2046), j'ai toujours essayé de suivre de près ce qu'il faisait et quand la St Valentin arrive, je renoue souvent avec.



Cette année, le Wong Kar Wai de St Valentin était donc The Grandmaster, son dernier film, sorti en 2013 que je n'avais pas vu en salles à l'époque (peu de temps en salles et peu d'espace dans mon emploi du temps). Il fallait que je le découvre, et c'était pas trop tôt.

Même si mon Valentin était là pour m'accompagner, j'avoue que j'avais quelques appréhensions par rapport à ce film. On a toujours peur d'être déçu par un réalisateur qu'on apprécie beaucoup. Et là, je sentais que j'avais quelques chances de l'être. D'abord parce qu'il aborde un personnage vu et revu ces dernières années dans le cinéma chinois, le fameux Ip Man, maître du non moins fameux Bruce Lee. Je me disais donc que le sujet était bien éprouvé, puisque le héros avait déjà pas mal été traité dans d'autres films éponymes. De plus, depuis quelques années, je trouve que son cinéma n'a plus ni la puissance d'un In the mood for love, ni la fougue d'un Cheungking Express.

Et bien, le résultat est en demi-teinte, puisque j'ai été un peu déçue, oui, mais pas forcément sur ce que je pensais, et que bon, au final, WKW a tout de même réussi à remporter la mise.

En gros, (parce que l'histoire est assez longue), le film raconte les destins croisés d'Ip Man et de Gong-Er. D'abord, l'ascension de Ip Man (interprété par Tony Leung), qui doit représenter le Kung fu du sud de la Chine face à un grand Maître reconnu du Nord, Gong Yutian, son affrontement avec la fille de ce dernier, Gong Er (Zhang Ziyi), un affrontement aux allures de coup de foudre. Puis les affres de la guerre: pour Ip Man, la pauvreté, la mort de ses enfants, l'éloignement de sa femme et pour Gong-Er, l'héritage du Kung-fu de son père, tué par le vil Ma San. Puis leurs retrouvailles, bien longtemps après, dans les années 50.



D'abord en ce qui concerne la reprise sur le fameux Ip Man et la direction prise vers le film de Kung-fu, et bien en fait, ce n'est pas dérangeant du tout. Parce que quand Wong Kar Wai fait un film de genre (on l'avait déjà vu avec le film de sabre Les cendres du temps), il fait un film de genre oui, mais de Wong Kar Wai.

Je m'explique. Tous les ingrédients du film de Kung-fu sont bien là, et dans les meilleurs conditions: on y trouve des scènes de combat superbes (bien que peu nombreuses) chorégraphiées par le plus grand en la matière, Yuen Woo-Ping (vous savez, le réalisateur de Drunken Master et d'Iron Monkey, chorégraphe pour Matrix ou Kill Bill qui joue d'ailleurs le Maître de Ip Man dans The Grandmaster). Tout est léger, aérien, parfaitement exécuté, avec les ralentis qui vont bien, tout ce qu'un amateur de film de Kung-fu peut demander. Sans compter que WKW y ajoute sa patte personnelle: une beauté plastique flamboyante, avec des plans sur des mouvements d'étoffes lors des combats absolument superbes (en parlant d'étoffes, ça reste un film à tomber pour tous les amateurs de tissus et broderie), et un sound design absolument formidable: pour chaque personnage, les coups sonnent différemment, ils sont adaptés à leur personnalité et à leur méthode de kung fu: pour le personnage d'Ip Man, un son mat et précis, pour celui de Gong Er, tout est en glissement d'étoffes et frous-frous, pour le dangereux Ma San, des sons très organiques (et à vrai dire assez dégueus) d'éclatements de pastèques.



Mais ça reste quand même un film de Wong Kar Wai. D'abord parce qu'on y retrouve tout ce qui a fait son style. Une photographie léchée aux saturations de couleur sublimes, signée ici par Philippe Le Sourd. Les ralentis sous la pluie emblématiques qui sont devenus sa signature. Et une beauté plastique de tout instant: les acteurs, avec en premier lieu le divin Tony Leung qui a dû signer un pacte avec le diable pour rester aussi beau (et classe) aussi longtemps et la parfaite Zhang Ziyi, les costumes, les décors, on aurait envie de mettre sous cadre pratiquement n'importe quel plan de ce film, tant la minutie et le perfectionnisme de Wong Kar Wai transpire à chacun d'eux. A une exception près, cependant: une incrustation sur le train le plus long de l'histoire du cinéma (encore plus que le Transperceneige) très mal foutue, qui pourrit un peu ce qui aurait pu être une scène d'action énorme.



Et surtout, quel que soit le genre avec Wong Kar Wai, on finit toujours par voir un beau mélo. Il est comme ça, les histoires d'amour impossibles, jamais synchronisées, et condamnées à la nostalgie la plus profonde, c'est dans son ADN. Il peut pas s'en empêcher, c'est son obsession. Et c'est tant mieux, parce que c'est sans doute ce que je préfère dans ses films, et en particulier dans celui-là. Là encore, sans jamais oser le dire, on s'aime. Mais ce sont des amours tues, des amours interdites, contrariées par l'honneur, la distance et la bienséance. Mais ce n'en est pas moins déchirant, surtout lorsque les douleurs se répètent, comme dans deux très belles scènes à l'opéra.

Alors oui, j'ai bien retrouvé les ingrédients qui font que j'aime et les films de Kung-fu, et Wong Kar Wai, mais j'avoue que quelques petites choses m'ont chiffonnée, même si elles n'ont pas totalement gâté mon plaisir, et je pense que ça a à voir avec le caractère chinois du film. Définitivement, ce film annonce la rétrocession de Wong Kar Wai à la Chine. En effet, ce réalisateur qui a longtemps été une figure emblématique de Hong Kong, après avoir fait une incartade aux Etats-Unis, filme la Chine dans son intégralité, et même l'union chinoise (ici par le Kung-fu), thème cher au cinéma chinois commercial de ces dernières années, de l'Empereur et l'assassin à Detective Dee, on rentre dans une catégorie de films qui commencent à lasser à force de se ranger de manière un peu trop évidente dans la ligne patriotique. Même si j'imagine qu'il est bien difficile de faire autrement de nos jours dans ce pays, c'est un peu dommage qu'un réalisateur comme Wong Kar Wai (ça marche aussi pour Tsui Hark ou Zhang Yimou) y perde sa spécificité. De plus, comme nombre de ces films qui sont avant tout fait pour un public chinois, il est parfois difficile de tout comprendre sans connaître tous les codes et les faits historiques. Mais là, j'avoue que c'est une remarque pas tout à fait pertinente: j'imagine un chinois qui verrait La reine Margot, ça doit pas être la fête pour lui non plus. Mais on doit bien dire qu'on est par moment un peu largué en tant que spectateur occidental, même rompu à pas mal de film du genre...

Mais malgré ces quelques déceptions, ben ça fait quand même du bien de retrouver Wong Kar Wai après tant d'années. C'est comme revoir son premier amoureux: on trouve qu'il s'est un peu empâté, qu'il a des cheveux blancs, qu'il n'est plus aussi fou et fringant que quand on avait 20 ans. Mais on retrouve derrière ça ce qui a fait qu'on en était tombée amoureuse, parce que son regard, lui n'a pas changé. Et on sait qu'on aura toujours une place pour lui dans notre cœur...









lundi 25 janvier 2016

You can't take the sky from me Ciné-club de Potzina: Perdu dans l'espace

J'avoue, j'étais très très à la bourre pour le Ciné-club de Potzina, qui a pourtant ce mois-ci un thème passionnant: "Perdu dans l'espace". En retard au point où j'avais envie de vous resservir un de mes tous premiers articles, sur un de mes films et livres préférés, qui est on ne peut plus dans le thème: Solaris, de Stanislas Lev (roman) et  Andrei Tarkovski. Ce sont pour moi des œuvres majeures, donc n'hésitez pas à aller faire un tour sur le lien vers ce post.

Mais finalement, dimanche après-midi, en période de digestion et de désoeuvrement, cherchant un film dominical (soit très divertissant, pas trop déprimant) sur Netflix à regarder en mode larvage, je suis tombée exactement sur ce dont j'avais besoin: Serenity de Joss Whedon.



Bon, je vous préviens, je vais essayer de ne pas virer complètement en mode geek-fandom-t'es-allée-à-la-dernière-convention?, mais ça risque de déraper par moment. Parce que d'abord, on va parler de SF, et même d'une véritable saga SF, puisqu'il est la suite de la série ultra culte Firefly. Ultra culte pour plusieurs raisons: ça a été plus ou moins dynamitée par la Fox qui l'a annulée après avoir diffusé dans le désordre 11 des 14 épisodes jusqu'alors tournés, dans le genre série maudite, on peut difficilement faire mieux (La caravane de l'étrange peut-être?). Ultra culte aussi, parce que son créateur n'est nul autre que Joss Whedon, Monsieur Buffy contre les vampires et Dollhouse (à mes yeux, une grande série d'anticipation encore injustement charcutée). Ajoutez à cela un vaisseau spacial mythique, Le Serenity, une utopie qui a mal tourné, des aventures galactiques formidables, des anti-héros fauchés, et un super complot intersidéral, tout est là pour créer une légende SF.

Je rappelle brièvement le pitch de la série, et donc du film, qui en est la suite directe. Au XXVIème siècle, l'humanité a abandonné la terre et a colonisé un nouveau système solaire, en terra-formant de nouvelles planètes. Certaines planètes, anciennement colonisées, sont dirigées par L'Alliance et un parlement. D'autres, nouvellement colonisées, sont encore indépendantes. Mais l'Alliance compte bien les soumettre... C'est dans cet univers que circule le Serenity, vaisseau de bric et de broc du capitaine Malcom Reynolds, ancien soldat indépendantiste reconverti dans la contrebande. A son bord, Zoe, le second, ancienne camarade indépendantiste de Malcolm et son époux de pilote, Hoban, la mignonne mécano Kaylee, le mercenaire un peu brutal Jayne et la "compagne" (une sorte de prostituée de haut niveau) Inara. La toute relative tranquillité du bien mal nommé Serenity va être bouleversé lorsque le vaisseau va accueillir d'étranges passagers aux lourds secrets: Simon, un brillant médecin et sa sœur River, qu'il a enlevé à une école de surdoués bien mystérieuse, et l'énigmatique pasteur Derrial Book.



Le film Serenity reprend là où la série Firefly s'était arrêtée et condense en un film tout ce qui était prévu pour une deuxième saison. Donc même s'il est possible de le comprendre sans avoir vu la série, je ne saurai que trop vous conseiller de le faire, d'abord parce que c'est une excellente série et que ça vous permettrait de mieux appréhender l'univers, les personnages et leurs relations entre eux, et d'apprécier le film à sa juste valeur.

Je me dois d'abord de préciser que j'adore Firefly. C'est une série qui évolue dans un genre que je trouve, personnellement, hyper enthousiasmant, puisqu'on est très visiblement entre le western (et oui, ces guerres d'indépendance, ça vous dit rien?) et le space opéra (un peu comme dans le manga Gun Frontier). On convie les grands éléments des deux genres à cet hybride débridé: les gunfights, les héros brigands, la musique country, les grands espaces pour le western, les planètes multiples, les batailles navales interstellaires, et l'exploration galactique pour le space opéra. Il y a tous les éléments que j'aime chez Joss Whedon: des personnages géniaux (et des personnages féminins, notamment, jamais en reste), qu'on a envie de suivre, très bien écrits, un scénario plutôt bien ficelé, un bonne dose d'action et d'humour. Bref, après avoir visionné la série, au bout de 14 petits épisodes, j'étais triste de devoir dire au revoir au Serenity.

J'avais donc un a-priori très positif sur le film Serenity, d'abord parce que je brûlais de retrouver son équipage, mais aussi parce que j'étais terriblement frustrée de ne pas avoir eu le fin mot de l'histoire. Du coup, j'étais bien contente de me le mettre sous la dent. Et je n'ai pas du tout été déçue. Le film Serenity est à la hauteur de la série et de mes attentes, et même au-delà de ce que j'attendais. Il conclut magnifiquement l'histoire et est un beau cadeau pour tous les fans. On reprend tous les ingrédients qui ont fait le succès de la série, en version améliorée: plus de moyens, plus de défis techniques, plus d'action. On peut enfin apprécier à sa juste valeur les talents martiaux de la formidable Summer Glau, (River), qui sont parfaitement mis en valeur par une réalisation très dynamique.


Il est certain que si on le compare à la production cinématographique de science fiction actuel, il est bien évident que Serenity ne fait pas le poids: on est bien loin des budgets explosifs qu'on rencontre dans les block-busters du genre. On est ici sur un petit budget, et un film qui fonctionne surtout sur un scénario béton, beaucoup plus profond (comme toujours avec Whedon) que ne le laisse penser son parti-pris d'Entertainment fun et rigolard. Et quitte à être perdu dans l'espace, j'aimerais bien l'être avec l'équipage du Serenity.








mercredi 20 janvier 2016

Todd Haynes joue les rouges, coeur, Carol



De Todd Haynes, j'avais aimé jusqu'alors tous les films que j'avais vus. Je l'avais découvert avec Safe (et par la même occasion, Julianne Moore). Puis il y avait eu Velvet Goldmine, qui a longtemps été un de mes films de chevet (Ewan Mc Gregor en Iggy Pop, une ode au glam rock et au très très regretté Bowie). Et puis, surtout, il y a eu Loin du Paradis. Celui-là ne pouvait tout simplement pas être un film de chevet, parce qu'il aurait été impossible de se coucher tous les soirs en chialant comme un veau. Tout m'avait bouleversé dans ce film: le triangle amoureux interdit dans les années 50, la toujours merveilleuse Julianne Moore, les 2 trop rares Dennis (Quaid et Haysbert), l'élégance de la réalisation et des costumes et l'émotion, la grande, la vraie du mélodrame qui vient vous cueillir l'air de rien, sans effusions de sang, de torrents de larmes ou d'hurlements de tristesse. La vraie mélancolie, la puissante tristesse, celle qui est digne, celle qu'on retrouve chez Douglas Sirk et dans In the mood for love, le cœur brisé derrière le rouge à lèvres et les volutes de cigarette.

Du coup, quand à Cannes, j'ai vu qu'il présentait une histoire d'amour impossible entre 2 femmes se passant dans les années 50, je savais que je verrai Carol. Et je l'ai vu il y a quelques jours.



On va déjà commencer par ce qui me semble le plus évident et indéniable dans ce film: sa beauté plastique incroyable. Tout est absolument sublime, à commencer par l'image. La lumière d'hiver, blanche et grise, qui domine le film est somptueuse. Elle crée une atmosphère douce et intime qui abrite parfaitement l'histoire d'amour entre ces deux femmes, et les enveloppe dans un brouillard de fumée de cigarette dans lequelle se diffuse au crépuscule les lumières orangées des abat-jour, comme pour dissimuler leur amour tout en douceur aux yeux du monde. Les talents de réalisateurs de Todd Haynes ne sont plus à prouver. La caméra, sans être intrusive, suit avec une belle élégance ces deux personnages. Tout est savamment dosé, pour qu'on se concentre sur les personnages et qu'on épouse sans s'en rendre même compte leur fascination l'une pour l'autre, leurs pensées, par des inserts sur des parties du visage de l'être aimée, la mise en valeur du velouté de la peau, des lumières qui défilent sur une vitre de voiture. Ca a l'air tout simple, c'est virtuose en rien, mais c'est juste, c'est subtil, c'est, comment dire en termes 50's... c'est chic!

Les années 50, parlons-en... J'étais aux anges: le mobilier, les voitures, la nourriture, le maquillage et les costumes, bon sang les costumes. C'est Noël pour tout les fétichistes vintage (dont je suis, je dois bien l'avouer), dans les plus menus détails (l'ouverture dans le dos du col de la robe grise de Carol, je craque).

Et puis il y a deux actrices sublimes, deux très beaux personnages dont on a nous aussi envie de tomber amoureux. Cate Blanchett est formidable dans la peau de cette femme fatale, ce fantasme ambulant qu'est Carol. On comprend tout de suite la fascination qu'elle peut exercer sur Edith Thérèse, avec ses yeux de chatte, la distinction de chacun de ses gestes, son assurance incroyable. Et Cate Blanchett sait parfaitement faire transparaître derrière cet aplomb de façade la passion contenue, le désir réprimé, le doute perpétuel, le désespoir égaré. C'est un vrai personnage romanesque (en même temps, le film est adapté d'un roman de Patricia Highsmith). Mais plus beau encore, à mon avis, est le personnage de Rooney Mara. Parce que quelque part, ce film est quand même un très beau film d'apprentissage et que le personnage d'Edith Thérèse, qui semble être un double d'Hepburn, a un très beau parcours. Celui d'une jeune femme qui arrive à l'âge adulte à une époque où tout devient possible, où l'on peut enfin faire des choix: celui de l'amour, celui de la carrière, celui de l'art. Là où Carol avance à l'aveuglette, suit ses passions, Edith Thérèse prend le temps et décide. Assister à l'épanouissement de ce personnage, c'est une des plus belles expériences que permet le film.



Et au niveau émotion, me direz-vous? Combien ce film vaut-il sur l'échelle de la Madeleine (oui, j'ai décidé d'appeler comme ça mon outil d'évaluation très scientifique de potentiel lacrymal d'un film)?

Et bien, pour vous dire la vérité, j'ai passé une bonne partie du film (au moins jusqu'au 2/3) un peu déçue. Ce que je voyais était très beau, les personnages me plaisaient, leur histoire aussi, ça avait tout pour me toucher, mais non, bizarrement, je ne ressentais pas grand-chose si ce n'est un plaisir de spectatrice séduite. Même pas mal, en somme.



Mais c'était sans compter sans le backlash. J'aurai dû me souvenir que c'était exactement ce que je m'étais dit pendant une bonne partie de In The mood for love: c'est beau, mais c'est un peu artificiel, non? Et ben BIM, même effet qu'avec la scène de l'homme qui parle à des arbres dans le film de Wong Kar Wai. J'ai littéralement fondu en larmes sur la magnifique scène de fin (sérieux, cette scène, c'est le comble du romantisme). Ca c'est toujours le pire. Parce que chialer dans le noir, toute seule, passe encore. Mais continuer à sangloter quand la lumière s'allume, en sortant du cinéma, sur le chemin du retour et une fois assise sur mon canapé, c'est l'effet kiss cool qui pardonne pas. Et j'ai compris pourquoi j'avais craqué comme ça. Parce que oui, tout est joli, tout est bien fait, alors on regarde les jolies choses en oubliant presque que derrière tout ça, il y a une belle histoire, que derrière toutes ces jolies choses, ces gestes délicats, ces paroles policées, il y a des sentiments, des désirs, des émotions, il y a la chose la plus bouleversante qu'on ait filmée, qu'on a toujours filmée et qu'on continuera de filmer tant qu'on aura des caméras: une histoire d'amour tragique. Alors on se laisse bercer par les belles images et de manière subliminale, sans même avoir l'air d'y toucher, ce qu'il y a derrière peut nous atteindre et nous renverser sans qu'on s'y attende. Et en ce qui me concerne je suis complètement tombée dans le panneau. Je me suis laissée ferrée par l'élégance de la mise en scène, la beauté plastique, et j'ai été prise totalement au piège. Et j'espère qu'on m'y reprendra bientôt.


lundi 18 janvier 2016

Les 8 salopards: Tarantino n'est plus là pour rigoler



Je dois bien avouer une chose, les enfants, c'est qu'à la base, je ne voulais pas trop aller voir ce film. Parce Quentin Tarantino, avec sa complainte de Cosette, m'en avait pas mal dissuadée. Très gênée par son "coup de gueule" contre ces méchants de Disney qui font rien qu'à essayer de torpiller la sortie de son film (Oh, Quentin, pauvre petit pot de terre de cinéaste indépendant fauché et inconnu du grand public...) et son attitude pleurnicharde, j'étais bien décidée à lui faire payer le prix de son outrecuidance (parce que c'est quand même un peu comme quand un grand patron se plaint de payer trop d'impôts) par le poids de mon absence dans les salles (d'une manière ou d'une autre, il l'aurait ressentie, j'en suis certaine).

Mais je suis faible, très faible, et il a suffi d'un nom pour que j'aille au cinéma. Ce nom auquel aucun de mes principes ne peut résister, si vous me suivez depuis quelques temps, vous le connaissez: Kurt Russel. J'y peux rien, c'est plus fort que moi, il a beau avoir un peu pris de la bouteille et porter une peau de bête dissimulant ses biscotos, l'éclat rieur de ses yeux et sa moustache encore plus épatante que dans Tombstone ont eu raison de mon ronchonnement. Et grand bien lui en pris.



Parce que, alors que j'avais été plutôt déçue par Django, j'ai enfin pu ici renouer avec Tarantino. Autant je trouvais qu'avec Django, Il tournait en rond sur les hommages au cinéma d'exploitation, au point que son cinéma commençait à devenir une caricature de lui-même, autant je trouvais qu'il en rajoutait des couches inutiles en matière de réalisation et en violence grand-guignolesque, autant ce que j'ai vu avec Les 8 salopards m'ont fait redécouvrir un Tarantino audacieux, qui ne se repose pas sur ses lauriers et ne fait pas forcément ce qu'on attend de lui, et ça, ça m'a fait sacrément plaisir.

Alors que ce soit clair, l'hommage aux films qu'il aime est toujours là, puisque on est clairement face à un genre (le western) qui appelle les références. Là, on n'y échappe pas: entre le format choisi, un sublime ultra panavision 70 mm que certains chanceux ont pu voir projeté dans des conditions idéales (amoureux du celluloid, tu comprends ma jalousie) et une musique composée par sa majesté Ennio Morricone, on est complètement dans les codes du genre, sans compter qu'on peut faire pas mal de parallèles avec de grands classiques, notamment Les 40 tueurs, dont je vous avais parlé il y a peu de temps (sur la période où l'on passe d'un monde de tueurs à un monde politique, et sur le choix des personnages, mais là, je peux pas trop en dire). Mais là où, auparavant, l'utilisation des codes du genre viraient au tics (la pelloche qui craque, les couleurs qui se délavent, les changement de pelloches outranciers...), Tarantino fait preuve d'un qualité dont je ne l'aurais jusqu'alors pas cru capable: la subtilité. Pour la première fois, il troque une mise en scène tape-à-l'oeil pour un classicisme apparent, qui lui permet de développer enfin une mise en scène inventive, cohérente et très belle (alors qu'elle était avant noyée sous des "trucs" de prestidigitateur). Sa manière de filmer l'intérieur et l'extérieur, son utilisation des focales, de composer très minutieusement ses plans, de nous mettre au plus proche des personnages et nous perdre dans une tempête de neige, tout cela est merveilleusement mis en valeur par une certaine pondération à laquelle il ne nous avait pas accoutumés. Pour moi, c'est un film très important de Tarantino, parce que j'ai l'impression qu'il a passé un cap en tant que réalisateur, qu'il a atteint une forme d'âge de raison: il sait où il va, il ne se sent pas obligé d'en faire des tonnes et il vise juste: c'est un vrai bonheur à voir.



Quant à la violence grand-guignolesque, on va pas se mentir, y'a toujours beaucoup de sang. Mais étrangement, alors que précédemment, les explosions de violence chez Tarantino avaient souvent un côté jouissif et assez rigolo, là ça n'est plus du tout le cas, selon moi. Attention, qu'on ne se méprenne pas, je suis la première à kiffer les coups de tatanes même sur Kurtounet dans Boulevard de la mort, et à trouver ça bonnard, mais j'attendais quand même le jour où Tarantino nous montrerait sa face sombre, celui où il enlèverait son maquillage de clown gore pour nous dévoiler ce qu'il y a derrière ce gros nez rouge sang. Ben là, pour moi, c'est fait! Dans les 8 salopards, Tarantino ne rigole plus du tout. On s'entretue, mais ce n'est plus dans la joie et la bonne humeur, ce n'est plus dans un délire visuel plein d'adrénaline. Ici, quand on appuie sur la gâchette, c'est pas pour montrer qu'on est un héros, mais ça prouve bien qu'on est un salaud!

Parce que là, laissez-moi vous dire que rien n'est rose dans ce film. C'est même une réflexion profondément noire et pessimiste sur la justice, qui me semble être le thème principal du film. Tarantino pose (très bien) des questions qui font mal, des questions qui mettent mal à l'aise, notamment dans le contexte actuel: Qu'Est-ce qui justifie la violence? Qu'Est-ce qui fait qu'une nation est civilisée? Quelle est la différence entre justice et vengeance? Entre une personne intègre et un salopard? Un innocent et un coupable? Définitivement, Tarantino est passé là à l'âge adulte, et si ça doit déstabiliser certains fans qui vont beaucoup moins s'amuser, moi cela m'a surprise, et dans le bon sens du terme. Ce qu'on perd en fun, on le gagne en réflexion, en profondeur et à mon avis, on gagne au change.



Après l'écriture du scénario reste toujours assez magique: le côté huis-clos entre ordures à la Dix petits nègres fonctionne très bien, on découvre les personnages par touches, et c'est surtout sur eux que se base le suspens, l'énigme du film: on veut savoir ce qui fait de chacun d'eux un salopard et on peut dire qu'on est pas au bout de nos surprises. D'autant que le casting est un peu un rêve de cinéphile: outre un Kurt d'amour absolument impeccable de rudesse, on a enfin un Samuel L. Jackson qui montre son côté pas cool, une Jennifer Jason Leigh incroyable qu'on est tellement contents de retrouver, ou un Walter Goggins qui joue subtilement un idiot (ce qui n'est pas toujours évident). A part Madsen qui à mon avis, en fait beaucoup trop, aucune erreur. Ca fait même plaisir de voir apparaitre Zoe Bell à un moment.

Après, le film n'est pas exempt de défaut, notamment au niveau de sa longueur. Mais il est comme ça, Tarantino, il aime trop son histoire, ses personnages et ses acteurs, que ça lui fait mal de leur tailler dans le lard. C'est dommage, parce que bon, tout n'est pas franchement utile. Parce que autant ça fait plaisir de voir Zoe Bell dans un personnage plutôt cool, autant ce personnage n'apporte absolument rien à l'intrigue. Autant oui, les dialogues sont toujours bien écrits, autant parfois, ils ne sont pas nécessaires. Je ne dis pas qu'il ne faut pas se faire plaisir de temps en temps (comme avec la petite partie chantée), mais quand on a un film de 187 minutes dont un certains nombres semblent inutiles, même si elles sont agréables, c'est pour moi un peu dommage.



En définitive, ce cru 2016 de Tarantino, je le trouve plus mûr (sauf sur l'utilisation des ciseaux, et les pleurnicheries peut-être, et là, Quentin, il faudrait s'y mettre un des ces 4), plus charpenté, plus âpre aussi. Le goût est un petit peu différent des précédents, on perd peut-être en sucre ce qu'on gagne en acidité, mais je trouve qu'il reste sacrément bien en bouche. Du coup, je suis impatiente de voir ce que nous réserve les prochaines récoltes.






mardi 12 janvier 2016

Il était trois fois en Chine



J'en ai parlé dans mon top 10 2015 brièvement, mais je n'avais pas eu le temps de m'étendre sur le sujet (on peut décemment affirmer que je suis à la bourre sur mes chroniques). Il n'y aura donc aucun suspens sur le sujet: j'ai beaucoup aimé Au delà des montagnes de Jia Zhangke, vu maintenant il y a à peu près une semaine (ce qui est finalement un bon timing pour un verdict définitif, puisqu'on sait à peu près ce qu'on va garder d'un film).

Avant toute chose, je dois avouer que c'est le premier film du réalisateur chinois que je vois, je n'ai donc pas de point de comparaison dans sa filmographie, puisque j'ai raté les très estimés Touch of sin et Still life. Je savais cependant que c'était un metteur en scène qui avait une certaine audace esthétique, et une figure d'enfant rebelle du cinéma chinois. J'ai donc pu vérifier ce constat avec ce film, et ai maintenant très envie de découvrir ses autres films.




Le film commence fin 1999, année de la rétrocession de Macau à la Chine (peu après Hong Kong en 1999) et juste avant l'entrée dans l'an 2000. C'est le début du gros développement économique chinois. Dans une petite ville minière, nous suivons un triangle amoureux: une jeune femme est partagée entre un mineur et le gérant d'une station-service. 2015: un mineur malade doit demander de l'argent à d'ancien amis pour se soigner, une femme divorcée doit faire face à un deuil très éprouvant, en même temps qu'au départ prochain de son fils, qui doit suivre son ex-compagnon à l'étranger. 2025: Un jeune chinois, un peu paumé, habitant depuis longtemps en Australie cherche à retrouver ses racines et ses souvenirs perdus.

Le film est donc composé de 3 parties, retraçant le destin commun de plusieurs personnages et, d'une certaine façon, celui d'un pays. Pour chacune de ces trois parties consécutives, Jia Zhangke a choisi un format différent, une ambiance différente.



La première partie se concentre sur la jeunesse de la belle Tao et de ses prétendants, Zang et Lianzi. Tout commence par une scène de liesse, des jeunes gens dansant ensemble une même chorégraphie sur le titre Go West des Pet Shop Boys. On sent tout l'espoir de cette génération, tout cet élan vers l'extérieur, cette volonté de trouver une vie meilleur à travers le capitalisme, surtout pour Zang, qui s'apprête à acheter toute la ville. Cette première partie est entrecoupée de plans d'archives tournées à l'époque, dont une scène très impressionnante de foule, qui a fait un peu paniquer l'agoraphobe que je suis. Cette partie fait preuve d'une véritable énergie: on y danse, on y fait la fête, on y fait exploser des feux d'artifices et des charges de tnt. Pourtant, on sent que la situation économique n'est pas encore idéale (Tao porte toujours les mêmes vêtements, on rêve d'obtenir un CD et on s'extasie devant une voiture allemande), mais l'optimisme est résolument de la partie. Le format 1:33 choisi pour ce premier volet resserre les personnages dans le plan, ce qui crée une véritable dynamique, un échange entre eux, mais aussi une tension assez constante.



La deuxième partie est plus tragique, elles se concentre sur des problèmes importants d'une vie, les changements radicaux, le deuil et l'éloignement. On passe au format 1.85 et l'image commence à se dépeupler. Les liens communautaires qui semblaient si solides dans la première partie s'étiolent, la mort et la maladie s'invitent dans les vies des personnages, et si la technologie et l'aisance financière a clairement fait son entrée chez certains, on comprend qu'il existe deux Chine très distinctes: celle dont on nous parle si souvent aujourd'hui, cette Chine aisée, friande de consommation et de gadgets technologiques, ouverte vers l'extérieur (mariage mixte avec des occidentaux, études à Shanghai dans des écoles internationales...), mais aussi celle qui ne semble pas avoir bougé, une Chine industrielle rongée par la pollution et la maladie, aux conditions de vie et de travail dignes du XIXè siècle, et ces deux mondes semblent irréconciliables.



Enfin, la dernière partie ouvre totalement le champ en cinémascope, avec une photographie aux couleurs beaucoup plus saturées. Changement de décor, nous nous retrouvons en Australie. Ici, le plan "respire", le ciel bleu, la mer, le soleil, remplace le décor de brique, de cendre et de nuage de la ville minière. Mais dans ce paysage, les personnages semblent bien éloignés les uns des autres, isolés comme si chacun vivait sur sa propre île, et leur solitude est terrible. Cette solitude, est à un moment bouleversé par une scène d'amour très émouvante, où un jeune homme en quête de repères et de ses souvenirs touche brièvement du doigt une partie de son enfance.

En ce qui concerne le scénario du film, il ne faut pas chercher des enjeux narratifs énormes, des sentiments exacerbés, des ruades et des éclats hystériques. Tout est traité de manière très délicate, même la mort, et le rythme du film, assez lent, nous permet de suivre les personnages sans à-coups. Et lorsqu'un évènement vient bouleverser leur vie, on s'est, sans s'en rendre compte, par des scènes assez quotidiennes, complètement attachés à eux. Cependant, rien n'est non plus complaisant et lorsque les personnages souffre, on ne nous épargne rien de sa douleur. La scène où Tao doit venir constater le décès de l'un de ses proches en est un exemple. Elle est assez longue et la caméra, à aucun moment, ne nous laisse de répit. On voudrait quitter le personnage et sa douleur, l'oublier et passer à autre chose, mais on reste avec elle et on est bien obligé d'accepter, comme elle, ce qui vient de se passer.



En ce qui concerne l'interprétation, j'ai lu pas mal de critique assez négatives, notamment sur Zhao Tao, qui interprète Tao. J'avoue ne pas comprendre. En dehors de Zhang Yi, dont je trouve qu'il en fait parfois un peu trop dans la démesure, j'ai trouvé le casting très juste. Pour Zhao Tao, en particulier, c'était une vrai gageure d'interpréter un personnage sur 25 ans, et c'est un défi qu'elle relève avec brio. J'aimerai vraiment voir la première et la dernière scène (qui a causé chez moi un éclat en sanglots irrépressible) l'une à côté de l'autre pour juger du beau travail accompli. Elle est absolument merveilleuse, notamment dans des scènes toute simples, comme la préparation de raviolis, dans lequel elle charge chaque geste d'une belle émotion. L'expression "fait avec amour" prend ici toute sa dimension. J'aime aussi la belle composition de Liang Ji Dong qui interprète Liangzi, un personnage tragique chargé d'une magnifique dignité.



En résumé, j'ai donc beaucoup aimé ce film, qui sans que j'y fasse trop attention, sans volonté d'émouvoir à tout prix, m'a profondément touchée. Soyons clairs, c'est tout sauf un feel-good movie, puisque le constat est très désenchanté, voire même terriblement pessimiste. Je l'ai trouvé véritablement poignant et j'avoue que j'ai mis quelques jours à m'en remettre. Parce que si ni les situations tragiques, ni les sentiments des personnages ne sont over-the-top, la douleur profonde qu'ils portent en eux s'insinuent en nous, pour ne pas nous lâcher. Et si à l'orée du XIXème siècle, on m'avait dit que je serais authentiquement émue par de la dance music des années 90 (de qualité, certes, mais dance music tout de même), j'aurai bien mal misé sur mon futur...